AGAPES FRANCOPHONES 2014

Transmission orale et fiction dans Le jujubier du patriarche d’Aminata Sow Fall _____________________________________________________________ 131 patriarche a une forte coloration mythico-épique. Les premiers mots de ce roman en constituent une illustration : Un monde hétéroclite est arrivé à Babyselli, venant des quatre coins de la planète. Au grand bonheur des quelques habitants, la localité vivra des heures fastes. Des repas pantagruéliques seront servis, un air de fête planera, une merveilleuse veillée fera rêver et même pleurer les cœurs sensibles. Au petit matin […] Babyselli se retrouvera avec sa solitude, ses cases éparpillées, ses palissades en ruine, ses dunes de sable et ses épineux bien têtus […] Vénéré comme un génie tutélaire, le long canal continuera à exposer aux ravages du soleil l’argile craquelée de son fond. (9) Ce passage qui plante le décor révèle l’univers dans lequel baigne ce roman. Il s’agit d’une ambiance pour le moins paradoxale, mêlée de fête et de tristesse, d’excitation et de recueillement. Cet incipit accorde une attention toute particulière aux caractéristiques de l’oralité comme le merveilleux, avec un champ lexical approprié : repas pantagruéliques, merveilleuse veillée, ruine, sans oublier le nom même de la localité qui plonge le lecteur dans les profondeurs de l’imaginaire. L’aspect sacré, voire religieux qui constitue l’une des caractéristiques du mythe est aussi présent dans cette citation, à travers cette idée de vénération d’un génie qui rappelle certains mythes africains comme celui du bida de Wagadou 3 . Cet incipit qui correspond à la fin de l’histoire donne une idée précise de la suite du récit. Celle-ci va fonctionner comme une explication mythico-légendaire de ce qui a conduit à cette situation d’équilibre retrouvé après de nombreuse décennies de conflits entre les membres d’une famille. À ces éléments mythico-légendaires, s’ajoutent des mots ou expressions qui donnent à l’œuvre un caractère mystérieux : « mystère et permanence des rêves », « fleuve Natangué qui a été le témoin-souvent actif- des pages les plus belles, les plus émouvantes et aussi les plus sombres de leur histoire » (9). Il importe de signaler le réalisme dont fait preuve la romancière qui souligne que le passé de ce peuple n’est pas fait que de succès et de gloire. Ainsi, le roman retrouve la légende ou l’épopée avec la référence aux illustres figures du passé dont l’image monumentale reste vivace (10). Ces passages importants pour la compréhension du roman sont confirmés par les précisions suivantes : « Après la tragédie, la paix. Et l’épopée n’en était que plus belle pour Naani qui la portait toute entière dans sa tête et dans son cœur, comme un sacerdoce » (15) ; « L’épopée du Foudjallon est une muraille […]. Vous êtes intouchables […]. À moins qu’un impertinent ne se hasarde à des propos déplacés sur les amours […] hum […] sataniques de Sarebibi ton ancêtre […] Ah femme, quand tu nous tiens ! [...] ». (63) En outre, la prégnance de la transmission orale dans ce roman est rendue plus perceptible par la présence du griot Naani, qui se trouve au cœur du récit dont il prend en charge une partie importante. Cette histoire, appelée épopée du Foudjallon présente en effet toutes les caractéristiques du genre épique, notamment avec ses nombreux conflits, contradictions et adversités. D’ailleurs tout le récit repose sur une explication de l’éclatement d’une famille 3 Mythe soninké qui consistait à sacrifier tous les ans une jeune fille vierge à un serpent nommé bida qui, en échange devait garantir la prospérité du royaume du Wagadou.

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