AGAPES FRANCOPHONES 2014
Transmission orale et fiction dans Le jujubier du patriarche d’Aminata Sow Fall _____________________________________________________________ 133 tient en haleine toute la communauté réunie sur la place de Babyselli, dans la joie et l’allégresse de l’unité familiale retrouvée pour écouter l’épopée du Foudjallon : « Naani s’assit au milieu pour une veillée mémorable. Sa voix rauque et toujours envoûtante malgré son âge, couvrit Babyselli. Il annonça qu’il entrerait dans l’épopée du Foudjallon par la douzième porte, là où Gueladio fait ses adieux à la chasse après que Dioumana se fut enfuie dans le ventre de la baleine. Naani pinça son xalam et sa voix se lança dans la nuit, sous la lune en veilleuse ». (95) Cette image qui rappelle les veillées qui regroupaient les villageois, à la tombée de la nuit, autour du foyer ou en plein clair de lune pour déclamer des contes ou s’adonner à des jeux divers, annonce le changement de tonalité qui marque le reste du roman. Même Tacko, la grincheuse, n’échappe pas à cette ambiance de gaieté. L’image de la famille réconciliée et sa déclaration sans équivoque (« Je veux vivre », 95), en disent long sur ces moments de bonheur notés à la fin du roman. En outre, dans Le jujubier du patriarche , beaucoup d’éléments s’inspirent de la chanson traditionnelle sénégalaise. Ce sont essentiellement des interjections ( subhaanama, Eyôô Eyôô ) et des séquences d’hymne ( mbarawacc gayndé Njaay, Ňaalo-Gay-Naaco ) à la gloire de gens valeureux auxquels s’identifient toute une société. La prépondérance du chant est renforcée par le profond désir de Naarou de suppléer le griot afin d’exprimer ses talents de chanteuse. Dans son chant, nous retrouvons également des références de l’histoire des royaumes et empires de l’Afrique de l’Ouest comme le Mali, le Tekkrour, le Macina dont se réclament avec fierté les personnages du Jujubier du patriarche . Le chant est donc un des genres oraux qui a le plus marqué ce roman et la présence du griot confirme l’intérêt accordé à ce genre qui, du reste, bénéficie d’une protection toute particulière. C’est ce qui est perceptible à travers cette certitude qui apparaît comme une mise en garde contre les faux griots qui ne font preuve d’aucune déontologie : Le griot reviendra. Encore. Et encore. Naarou se mettra à l’école, captera, vers après vers, le chant que toute la famille entretenait avec dévotion mais que des éléments peu scrupuleux-quémandeurs de tout bord et griots indignes- déformaient parce qu’ils en avaient fait un moyen de soutirer de l’argent aux descendants authentiques de Sarebibi et à tous ceux qui, par le poids de leur portefeuille, pouvaient entretenir une cour de thuriféraires. Elle ressentait ses falsifications comme un sacrilège. Une raison supplémentaire d’élever Naani au rang d’idole. (19) Par ailleurs, en dehors des genres oraux, Le Jujubier du patriarche comporte d’autres éléments qui renvoient à la transmission orale. Les expressions de l’oralité Lire Le Jujubier du patriarche d’Aminata Sow Fall, c’est aussi découvrir une façon de s’exprimer qui est spécifique à la transmission orale. Ce roman permet de confirmer que son auteure est très imprégnée de sa culture qu’elle ne manque pas de valoriser à travers des expressions puisées du répertoire traditionnel. Ainsi, elle a souvent recours à des proverbes et des vérités
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