AGAPES FRANCOPHONES 2014
Elena-Brandusa STEICIUC Université « Ştefan cel Mare » Suceava, Roumanie _____________________________________________________________ 140 140 La langue française est ici d’abord, quelle que soit l’utilisation subversive qui en a été faite le plus souvent, la langue du colon, et en tant que telle, l’instrument d’une profonde blessure identitaire autant que politique. Le choix de cette langue est parfois vécu comme celui de la capitulation et il est à l’origine celui des pères défaillants dans leur rôle de garants de la Loi que représente la langue. (180) Tout en écrivant dans la langue des « maîtres », des auteurs comme Mouloud Feraoun ou Mouloud Mammeri tentent de cerner dans leurs textes la quintessence de la culture kabyle, avec une visée partiellement ethnographique - remarquée par tous les exégètes -, comme pour ne pas laisser sombrer dans l’oubli l’héritage des ancêtres. Plus de 60 ans après la publication du roman La colline oubliée (1952) de Mammeri et du texte moitié autobiographique, moitié fictionnel de Feraoun Le Fils du pauvre (1954), nous nous proposons de détecter – tout en suivant un des axes du colloque, qui scrute « le texte littéraire et ses réverbérations socio-culturelles françaises et francophones » -, la présence de la culture kabyle dans le corpus pris en compte. Nous envisageons également de sonder la teneur « ethnographique » de ces romans fondateurs, afin de mieux comprendre l’intérêt du lecteur francophone au début du troisième millénaire pour ces écrits. Mouloud Feraoun ou la « traduction » de l’âme kabyle Descendant d’une famille montagnarde très pauvre, Mouloud Feraoun est né en 1913 à Tizi Hibel, en Haute Kabylie. Devenu instituteur en 1935, il a enseigné dans différents postes en Algérie, puis a été nommé inspecteur des centres sociaux. Mouloud Feraoun a été coauteur du premier livre de lecture de l’Algérie indépendante, l’Ami fidèle . Il a été assassiné en mars 1962 dans la cour d’un centre social, par un commando de l’OAS. 1 Sans avoir beaucoup écrit (car il privilégiait son activité sociale, la littérature n’étant pas un but en soi), Mouloud Feraoun a laissé une œuvre dans laquelle il a « traduit l’âme kabyle », comme il aimait à le dire. À part le grand succès remporté par un ouvrage devenu classique, Le fils du pauvre , Mouloud Feraoun s’impose par: La terre et le sang – 1953 (la tragédie d’un jeune Kabyle, Amer, qui va travailler en France) ; Les Chemins qui montent (roman) 1957 ; Journal 1955-1962 , publié l’année de sa mort ; Jours de Kabylie (essais) 1968 ; Anniversaire (roman) 1972 ; les deux derniers livres ont été publiés posthumément chez Seuil. Le plus connu et le plus autobiographique roman de Mouloud Feraoun, Le Fils du pauvre transpose sur le plan de l’écriture les événements majeurs ou mineurs d’une enfance et d’une adolescence passées en Kabylie, pendant l’entre- deux-guerres. Menrad Fouroulou, personnage-narrateur (dont le nom laisse facilement deviner, par le jeu de l’anagramme, le nom de l’auteur) est le seul enfant mâle d’une famille de montagnards vivant à Tizi « une agglomération de deux mille habitants ». Peu à peu, apparaît l’image d’un village algérien au début du XX e siècle, avec ses quartiers, ses ruelles, sa djema’a « assemblée berbère », qui « symbolise le pouvoir local » (Chebel 2001, 139), rassemblant les notables du village. On pénètre ensuite dans l’univers familial, par le biais d’amples 1 Organisation Armée Secrète, mouvement clandestin français qui s’opposait par la violence à l’indépendance de l’Algérie.
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