AGAPES FRANCOPHONES 2014

La culture kabyle dans la prose des premiers auteurs algériens d’expression française : Mouloud Feraoun et Mouloud Mammeri _____________________________________________________________ 141 141 passages descriptifs où l’on peut deviner - même si cela n’est pas l’enjeu principal du roman – une certaine visée ethnographique, destinée à faire connaître au monde entier l’univers des montagnards berbères. Voilà, par exemple, pour ce qui est de la description des maisons de Tizi : La toiture est en tuiles creuses reposant sur un lit de roseaux. Le parquet bien damé est recouvert d’une couche de chaux polie, luisante et jaunâtre, qui donne une impression de propreté et d’élégance rustique, du moins lorsque la couche est nouvelle. […] Le haut des murs, jusqu’au-dessus de la toiture, est enduit d’argile blanchâtre que l’on se procure au prix de mille peines. L’aménagement intérieur des maisons appartient aux ménagères. C’est leur tourment et leur orgueil. Selon l’aisance de la famille, le crépissage est renouvelé périodiquement tous les ans ou tous les deux ou trois ans. (17) Il est vrai, le réalisme descriptif de ce passage ne suffit pas pour transmettre l’identification de l’auteur à la culture qu’il veut présenter, dont il est le défenseur. Selon Charles Bonn, « le village sur lequel s’ouvre Le Fils du pauvre est décrit du point de vue du touriste étranger, tout comme Verrières dans Le Rouge et le Noir l’est du point de vue du parisien : l’un et l’autre sont supposés découvrir ces sites exotiques depuis la Civilisation qu’ils représentent et dont les normes deviendront ainsi dominantes. (183) La chronique proprement-dite de Menrad ne commence qu’au 4 e chapitre de la première section, La famille, où le je de la fiction semble coïncider complètement avec le je réel: le lecteur découvre, par cercles concentriques, l’univers du petit garçon kabyle, d’abord les membres de sa famille, un père qui s’épuise au travail pour pouvoir nourrir sa nichée, une mère qui, elle aussi, est prête à tous les sacrifices, des relations familiales plus ou moins intriquées, des jalousies, de rares moments de joie, des tragédies. Le petit garçon connaîtra le reste du monde au hasard de ses déambulations et, avec lui, le lecteur découvre le fonctionnement de cette communauté réglée par des lois archaïques, immuables, que tout le monde s’efforce de respecter. L’épisode de la dispute entre les Aït Moussa (la famille du narrateur) et les Aït Amen (la famille d’un paysan qui a blessé le petit garçon par accident) est une parfaite tragi-comédie: par esprit de clan, les membres des deux familles commencent une bagarre qui ne sera tranchée que par l’arrivée de l’ amin (i.e. maire) du village, entouré de notables et de cheiks. Après avoir offert aux juges « un repas plantureux » et un pourboire consistant, le chef de la famille est obligé de jurer, la main sur un parchemin considéré saint, de ne plus ranimer la dispute. Le chef de l’autre famille devra en faire de même, car – comme l’observe lucidement Feraoun -, « il est inutile d’aller à la justice française qui compliquerait tout. » (45) Dans ce village kabyle, l’école française est pour Menrad un espace de la compétition, avec l’Autre, mais aussi avec soi-même: c’est l’espace de la jonction, faite plus ou moins en douceur, entre deux cultures complètement différentes, celle des colonisateurs et celle des colonisés. Mais le texte de Feraoun, écrit en français (et vite traduit dans plusieurs langues, parmi lesquelles le roumain) donne une vision plus « étoffée » de la période coloniale d’avant la seconde guerre mondiale et sa prise de conscience n’est pas dirigé contre l’Autre. S’il

RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=