AGAPES FRANCOPHONES 2014
Mathilde BATAILLÉ Université d’Angers, France _____________________________________________________________ 14 Il y a un malentendu permanent et constitutif entre l’écrivain et le journaliste. L’écrivain le plus modeste, le plus minable même, ne peut pas ne pas aspirer à l’éternité. C’est l’horizon de toute poésie, de toute prose. Or le journalisme est soumis impitoyablement à l’actualité. Et à l’actualité sous tous ses aspects, c’est-à-dire non seulement les faits divers et les crises politiques, mais l’idéologie du moment. (Tournier 1990, 30) Cette déclaration semble sceller le divorce tourniérien entre l’actualité du journalisme et les visées de la littérature. En réalité, nous voudrions montrer que l’auteur procède moins à une condamnation sans appel de l’actualité qu’à un refus de voir la littérature s’y résumer au nom d’un idéal d’éternité. Après avoir évoqué le lien privilégié qu’entretient Tournier avec l’actualité – notamment en raison d’une activité de chroniqueur dans la presse écrite –, nous montrerons que son œuvre, par-delà sa diversité, présente des constantes esthétiques : elle témoigne en effet d’une volonté de prise en compte des préoccupations socio- culturelles et historiques de son époque, tout en procédant à une déréalisation d’un cadre diégétique trop circonstancié pour atteindre une forme d’intemporalité du dit. I. Tournier journaliste et chroniqueur : « une actualité présente mais transcendée » 1 Les propos de Tournier sont souvent sans concession à l’égard d’une certaine pratique journalistique, à laquelle il reproche d’entériner le « triomphe de l’accessoire sur l’essentiel » (Tournier 1990, 30) en étant trop enfermée dans l’actualité. Le lecteur est en droit d’être surpris en découvrant ce discours désapprobateur sous la plume d’un écrivain qui fut un temps journaliste et qui continue de rédiger ponctuellement des chroniques pour des journaux ou des magazines. En effet, après un échec à l’agrégation de philosophie en 1949, Tournier intègre, en 1950, la Radiodiffusion Nationale, comme journaliste et producteur, avant d’être engagé, en 1954, comme attaché de presse à Europe n°1, station de radio privée et commerciale où il restera jusqu’en 1958. Il sera également chroniqueur pour Le Monde et Le Figaro , Le Nouvel Observateur ou Le Point . Certaines prises de position de Tournier sur l’actualité, en tant que journaliste ou au cours d’entretiens, sont d’ailleurs connues et firent parfois débat. Tel est le cas de son discours sur l’avortement, publié dans le Newsweek du 6 novembre 1989 sous le titre « A Writer’s Rages ». Face à Benjamin Ivry qui l’interroge sur sa position à l’égard de l’avortement, Tournier expose ses convictions avec virulence et sans compromis : « Les avorteurs sont les fils et les petits-fils des monstres d’Auschwitz. Plus nombreux sont les maris ou les amants qui obligent les femmes à se faire avorter parce qu’ils ne veulent pas d’enfants. Je rétablirais la peine de mort pour de telles personnes. Quand les démographes se plaignent que la France a trop de personnes âgées et pas assez de naissances, je leur dis que c’est parce que les avorteurs n’ont pas fait leur travail. Au lieu de tuer 200 000 bébés l’an dernier, ils auraient dû tuer 200 000 vieillards. » 1 Marie Miguet-Ollagnier, « Michel Tournier journaliste », in Relire Tournier (sous la direction de J.-B. Vray), Actes du Colloque International Michel Tournier, Saint-Étienne, les 19-20-21 novembre 1998, publication de l’Université de Saint-Étienne, 2000, p. 216.
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