AGAPES FRANCOPHONES 2014
Mélanger « l’inépuisable richesse du réel et la grandeur de la légende humaine » : l’esthétique de Michel Tournier face à l’actualité de son temps _____________________________________________________________ 15 (Tournier Ivry 1989, 60). Connu pour certains excès de langage et pour ce qu’il appelle ses « coups de gueule », Tournier a dû faire face à de nombreux détracteurs, que ses propos sur l’avortement ont scandalisés. Dans un article du Monde intitulé « Les Fureurs de Michel Tournier », Josyane Savigneau reproche à l’écrivain de « fai[re] part, dans un discours où le péremptoire le dispute au schématique, voire à l’indécent, de ses pensées sur la société » (Savigneau 1989, 9). Jérôme Garcin est plus critique encore dans sa chronique au titre évocateur parue dans L’Événement du jeudi : « Quand le “grand écrivain” de Tonton disjoncte à son tour ». Il s’insurge contre le rapprochement fait par Tournier, qu’il juge « proprement crapuleu[x] », et qui consiste à « invoquer Auschwitz pour fustiger les avorteurs » (Garcin 1989, 31). Il poursuit : « Que sait-il, Tournier, du calvaire de la femme qui, pour des raisons affectives, physiologiques, sociales, voire morales, doit refuser de mettre au monde son enfant ? » (Garcin 1989, 31). Or, ces « propos suffisamment provocant[s] pour appeler la répartie » (Garcin 1989, 31) ne sont pas rares sous la plume de Tournier et rappellent que l’auteur admire profondément Léon Bloy, cet « incomparable pamphlétaire » (Vray 1997, 288) dont « il est étonnamment proche dans le propos d’une mégalomanie absolue » (Vray 1997, 287). Comme Léon Bloy, dont l’influence sur Tournier se lit aussi bien dans les romans que dans le ton de certaines déclarations sur l’actualité, l’écrivain « peut proférer, en situation polémique, des outrances verbales » (Vray 1997, 285). Dans son article « Michel Tournier journaliste », Marie Miguet- Ollagnier a cependant montré que « Tournier pratiquant le journalisme s’efforc[e] de ne pas être prisonnier du fait divers, de l’accessoire, du courant de pensée dominant » (Miguet-Ollagnier 2000, 214). Tournier, comme elle l’explique en effet, « n’est pas tributaire de l’actualité » et « recourt, pour prendre du recul vis-à-vis d’elle, à plusieurs moyens » (Miguet-Ollagnier 2000, 214). Le premier d’entre eux consiste à opter pour « l’éloignement temporel » (Miguet-Ollagnier 2000, 215) : l’auteur consacre fréquemment ses chroniques à un événement d’une actualité vieille d’il y a vingt ou trente ans, comme dans l’article du Monde du 1 er octobre 1971 sur le vingt-cinquième anniversaire du procès de Nuremberg, auquel il est particulièrement sensible en raison de sa propre actualité littéraire, puisqu’il s’est plongé dans les archives de ce procès pour la rédaction du Roi des Aulnes . Une autre pratique courante dans les articles de Tournier est de partir de l’actualité puis de la dépasser en l’intégrant à « une méditation philosophique générale » (Miguet-Ollagnier 2000, 216). Tel est le cas d’un article du Figaro daté du 19 août 1994 et intitulé « Les déesses du stade ». Cet article prend pour point de départ l’actualité sportive de l’été 1994 qui accueillit les championnats d’Europe d’athlétisme. Or, si Tournier salue les performances de Marie-José Perec, sa chronique est surtout l’occasion d’interroger « l’évolution des canons de la beauté féminine depuis l’époque du naturalisme » où « la femme se devait d’être douillette et fardée » (Miguet-Ollagnier 2000, 216). Le XX e siècle, au contraire, est marqué par la naissance d’une « nouvelle Ève », d’un modèle féminin aux « muscles souples et pulpeux » (Miguet-Ollagnier 2000, 216), dont les seins s’apparentent plus à des muscles pectoraux, conjuguant ainsi élégance et virilité. Or, si ce propos sur la « nouvelle Ève » met ainsi en évidence un des fonctionnements des chroniques de Tournier qui, partant de l’actualité, la transcendent au profit d’un discours philosophique, il montre aussi comment ce dépassement peut donner lieu à une
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