AGAPES FRANCOPHONES 2014
Du texte vers l’hypertexte à travers le jeu parodique _____________________________________________________________ 165 Les récits s’amalgament, le récit enchâssé est actualisé par l’imagination (le songe) de don Rigoberto. Doña Lucrecia, narrateur supputé du second récit, ne garde du point de vue narratif que le statut de personnage dans les deux histoires, intervenant uniquement dans le discours direct du récit enchâssant. Le récit premier devient métadiégétique. Les temps verbaux se confondent, l’imparfait est le temps du récit aux deux niveaux. Personnage et narrateur se relaient, Lucrecia personnage commente depuis le présent du discours direct, le narrateur raconte à l’imparfait. Cette narration plurielle mais en même temps unificatrice génératrice de cohésion dilate le texte et lui permet de renvoyer à d’autres formes d’expression et d’écriture du monde. Les multiples évocations de tableaux accompagnés toujours de commentaires mais également d’informations précises du monde de la réalité immédiate année de leur création, détails biographiques sur la vie de créateurs tissent un réseau hypertextuel que le lecteur est invité à parcourir. La diégèse principale renferme le récit de la vie d’Egon Schiele, fait par Fonfon. Le lecteur est ainsi, incité à découvrir d’autres formes d’art et d’autres œuvres. On pourrait certes répliquer que Vargas Llosa en fin connaisseur de la peinture et de la littérature recourt fréquemment à ce genre de références culturelles, qui font partie de la réalité, de son vécu, culturellement riche et que par conséquent son écriture ne peut être qu’intertextuelle et métadiscursive culturellement. Il y a néanmoins chez l’écrivain péruvien plus qu’une simple évocation car ces autres formes d’écriture du monde deviennent structurelles et structurantes pour le texte de fiction. Leur rôle est de transformer / construire la vision que l’on a du texte linéaire écrit. Dans ce sens son écriture dépasse le niveau de la fiction intransitive évoquée par Genette. « Le texte de fiction est lui aussi intransitif, d’une manière qui ne tient pas au caractère immodifiable de sa forme mais au caractère fictionnel de son objet, qui détermine une fonction paradoxale, de pseudo- référence, ou de dénotation sans dénoté. […] Le texte de fiction ne conduit à aucune réalité extratextuelle. » écrivait Genette (1991, 36-37). Chez Vargas Llosa le texte de fiction par une démarche autoréflexive dans le sens large, car il n’est plus seulement méta-narratif, renvoyant à lui-même et à sa nature ou faisant place à la voix de l’auteur qui réfléchit sur ce qu’il est en train d’écrire et appelle éventuellement le lecteur à partager ses réflexions, le texte de fiction devient donc métalittéraire et sort les personnages fictifs du monde cloisonné de la fiction pour les consacrer dans notre réalité totale, globale. Pour être clair je donnerai ma vie (quelque chose qui ne doit pas être pris à la lettre, mais est une façon de dire évidemment hyperbolique) pour sauver les peupliers qui dressent leur haute cime dans le Polyphème, les amandiers chenus qui peuplent les Solitudes de Gongora et les saules pleureurs des églogues de Gracilaso de la Vega ou les tournesols et champs de blé qui distillent leur miel chez Van Gogh, mais je ne verserais pas une larme en l’honneur des pinèdes dévastées par les incendies d’été et ma main ne tremblerait pas en signant le décret d’amnistie en faveur des incendiaires qui carbonisent les forêts andines, sibériennes ou alpines. ( Les cahiers de Don Rigoberto , 46) Cet effacement des frontières entre les niveaux diégétiques, opéré par la narration, les transgressions de l’auteur ~narrateur au personnage ~ narrateur
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