AGAPES FRANCOPHONES 2014

Dana UNGUREANU Université de l’Ouest de Timişoara, Roumanie _____________________________________________________________ 170 naturellement et les phrases, belles et fluides, semblent obéir aux normes de la logique et de la cohérence discursive. Les événements sont rendus dans un langage qui choque par son apparente simplicité et qui ouvre l’appétit de la lecture. La narration intelligemment agencée, malgré les structures variées qui vont d’une narration classique jusqu’à un collage de fragments, reprend des événements le plus souvent banals, des sujets à portée autobiographique ou empruntés à la thématique du fait divers. Une lecture paisible, en un mot. On se laisse porter par une narration rassurante et par la curiosité d’un dénouement. Mais quel beau leurre ! Plus on s’avance dans le texte, plus le sentiment inexplicable de frustration nous gagne. En fermant le livre, le lecteur se trouve désemparé : il a tout compris mais il n’a rien compris, en fait. L’impression initiale d’un au-delà du texte qui échapperait à la compréhension immédiate se mue en certitude. C’est comme si un grain de sable s’était glissé imperceptiblement dans le mécanisme de la narration et avait perturbé la construction du sens. Dès lors, une interprétation cohérente et qui ait la moindre prétention d’univocité devient impossible. Le lecteur reprend alors le livre et parcourt de nouveau les pages, dans une lecture de second degré et, cette fois-ci, à la recherche de l’obstacle qui l’avait fait buter la première fois. Il guette les mots récurrents dans leur emploi polysémique, une tournure de phrase, une expression à peine perceptible ou une digression presque insignifiante – la petite faille qui a fait s’effondrer la construction du sens. Il s’acharne à déchiffrer les allusions et les sous-entendus qui foisonnent dans le texte ; il s’obstine dans la volonté de déjouer le piège que lui aurait tendu l’auteur rusé. Mais rien ! Il n’aboutit point à déterminer l’endroit précis où tout a basculé et, encore pire, au lieu d’éclairer le sens, cette deuxième lecture en accroît le mystère. Les textes d’Henri Thomas font partie d’une catégorie de récits qu’on pourrait nommer inquiétants en ce qu’ils mettent en cause les catégories du sens et notre capacité de compréhension. Du contact avec un tel texte qui se place en permanence sous le signe du doute on ne peut pas sortir indemne car la lecture, toujours aux aguets d’un piège textuel, devient presque paranoïaque. C’est comme si le récit lançait un regard médusant à quiconque oserait le parcourir et figeraient le lecteur pour de bon dans un monde du soupçon. Ce genre de récits sont des récits enchanteurs qui donnent à la parole un usage presque sacré, pareillement aux textes mystiques ou aux formules magique. En eux, la parole est en action dans le sens le plus concret du terme. Ils sont capables de mettre en doute notre perception de la réalité et notre conception du monde, en faisant naître le questionnement au sein des convictions et certitudes les plus ancrées. Ces textes sont des textes presque hallucinants car l’hésitation est leur foyer : entre la réalité et l’illusion, entre la vérité du sens et le paraître, il n’y a plus de barrière. Par-là, Henri Thomas abouti à créer « un second foyer de la réalité », « un autre temps », « un état intermédiaire entre le rêve et la réalité », « un monde à un second degré, mais qui prétend ne pas perdre la liaison avec le premier » (Thomas 2003, 23). Ce sont des récits réticents car chaque livre de Thomas est une aventure « avec ses surprise, ses étonnements, ses lointains, ses retraits silencieux » (Thomas 2003, 230) où la narration oscille en permanence entre les deux pôles pareillement illusoires de la communication : d’un tout dire à un silence absolu.

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