AGAPES FRANCOPHONES 2014
La réticence comme figure macrotextuelle chez Henri Thomas _____________________________________________________________ 173 suspicio . La réticence serait censée créer un effet de suspens et éveiller la curiosité (« ce que nous avons dit suffit à éveiller des soupçons » (IV 41)), vu que la suppression du discours a une plus grande force d’évocation que la parole prononcée : « un soupçon implicite acquiert plus de force qu’une explication bavarde. » (IV 41). En limitant l’acte langagier à l’évocation du doute, le rôle du locuteur passe en deuxième et la place principale est accordée à l’interlocuteur qui doit donner sens au silence : « Il arrive que cette figure ait beaucoup d’agrément et de noblesse : c’est qu’elle permet à l’auditeur de deviner lui-même quelque chose que l’orateur ne dit pas. » (IV 67) Mais le message n’est pas toujours aussi noble que le rôle accordé à l’interlocuteur parce que « ce que l’on suppose dans les choses tues est plus atroce que ce que l’on dit en clair. » (439) La réticence est basée sur l’effet pragmatique du silence et provoque dans l’esprit du destinataire une image forte. On y note : d’une part, elle satisfait une exigence de modestie et évite à l’orateur de paraître prétentieux ; de l’autre, c’est une stratégie pour échapper aux dangers du discours de l’invective et à ses conséquences sur l’orateur. Dans l’ Institution Oratoire , Quintilien classe la réticence parmi les figures brèves qui donnent à entendre au-delà de ce qui est dit et qu’il oppose comme structure aux figures d’amplification : « En effet, on frappe vivement les auditeurs par l’insistance sur un seul point, par une exposition lumineuse, par la mise des faits, si j’ose ainsi parler, sous le regard, comme s’ils se déroulaient, procédés qui, dans l’exposé d’un cas, sont très efficaces à la fois pour éclairer ce qu’on expose et pour l’amplifier, car les auditeurs regarderont les faits que nous grossirons comme aussi importants que le discours pourra le rendre ; et à ce procédé s’oppose souvent l’allusion rapide et la suggestion qui laisse entendre plus qu’on a dit et la clarté concise d’une formule brève et l’atténuation. » (IX 27- 28) Il recense trois mots équivalents du grec aposiopèse – reticentia , obticentia et interruptio , qu’il oppose à l’explication bavarde. Toutes ces trois figures marqueraient la passion ( adfectus ) ou la colère ( irae ). À la suite de Cicéron, il cite comme bénéfice de l’emploi de la réticence le fait d’éviter que l’ennui s’installe du côté de l’auditeur. Elle servirait aussi à indiquer des sentiments (la passion, la colère ou l’inquiétude et une sorte de scrupule) et donne l’exemple d’un vers de Virgile, où Neptune s’insurge contre les vents et s’apprête à les foudroyer pour avoir déchaîne sans son ordre la tempête. Enfin, la réticence permettrait la transition entre deux parties du discours et annoncer un nouvel argument. Un autre passage où la réticence apparaît chez Quintilien la rapproche de la prétérition. Les deux ont les mêmes moyens de réalisation ( omito , praetero , taceo ) et laissent entrevoir plus qu’elles n’actualisent verbalement. Pourtant, dans le cas de la prétérition, il s’agit d’une fausse impression de suppression du discours parce que le message est prononcé sous la forme d’une dénégation feinte. Dans les ouvrages de rhétorique française, la réticence est citée pour la première fois par Antoine de Fouquelin, dans La Rhétorique Françoise . À la suite de Quintilien, il la définit comme « une interruption par laquelle quelque partie de la sentence est retenue et supprimée, et l’oraison quasi interrompue » et donne toujours comme exemple Le Chant I de l’ Enéide , de Virgile (« Osez- vous, sans ma permission, ô vous, bouleverser le ciel et la terre et soulever de telles masses ? J’ai envie de vous… mais il faut d’abord apaiser les flots
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