AGAPES FRANCOPHONES 2014
Dana UNGUREANU Université de l’Ouest de Timişoara, Roumanie _____________________________________________________________ 174 déchaînés. ») Pour Pomey, la réticence est une « figure de rhétorique qui consiste à s’arrêter avant d’avoir exprimé tout sa pensé, mais en laissant clairement entendre ce qu’on tait. En 1816, dans Des Tropes ou Des Différents sens dans lesquels on peut prendre un même mot dans une même langue , Dumarsais précise que « la réticence consiste à passer sous silence des pensées que l’on fait mieux connoître par ce silence, que si on en parloit ouvertement. » (Dumarsais 1816, 362) Cette perspective chronologique de la réticence nous permet d’observer qu’en fonction des différentes époques et auteurs, l’accent tombe tour-à-tour sur les trois pôles de l’énonciation : le locuteur, le message ou l’interlocuteur. Les études modernes consacrées à la réticence n’en donnent pas une définition unanime non plus. Il est délicat de décrire un phénomène qui se présente plutôt de manière négative et, comme Michel Rinn le souligne, on rencontre d’ailleurs cette difficulté pour toutes les figures ayant rapport à l’indicible. Recouvrant un domaine qui va de l’absence à la surabondance, la réticence se remarque par la complexité de la construction et de l’action qui se prête à une multitude d’acceptions : « Des représentations antagonistes qui sous-tendent les pôles topiques d’un « tout-dire » et d’un « indicible », elle oscille entre la figuration d’un sujet maître d’un sens intentionnel et celle d’un sujet doublement aux prises avec l’opacité : celle de la langue qui se dérobe, et celle qui lui oppose la profusion du réel. Figure de la résistance du texte, on comprend que la notion elle-même fasse résistance et invite à ce qu’on la pense en termes de dynamique et de dialectique du manque et de l’excès, du silence et du dit. » (Louvel et Rannoux 2004, 4) La réticence en Pragmatique, Analyse du discours et Philosophie du langage La pragmatique, l’analyse du discours et la philosophie du langage s’intéressent à la réticence surtout du point de vue des relations locuteur – message – destinataire. Analysée comme acte de langage, la réticence est une mise en crise, ou au moins un creusement, du discours. Ce n’est pas seulement le sujet dans sa volonté qui est mis en question mais l’ensemble des éléments de l’énonciation. À un niveau pragmatique, la réticence se manifeste sous deux aspects : d’un côté, la réticence des locuteurs à entrer ou à rester dans le pacte dialogique ; de l’autre, les différentes réticences à dire le monde, souvent guidées par une crainte qui tient à l’affect. Puisque « tout discours est un discours dialogique, orienté vers quelqu’un qui soit capable de le comprendre et d’y donner une réponse, réelle ou virtuelle. » (Todorov 1981, 79), tout acte de communication est une interaction normée par des règles, une sorte de jeu collaboratif, entre les deux instances. De ce point de vue, la réticence est une forme particulière d’interaction dans la mesure où le contact est situé à la limite de la rupture de communication. Choisir la réticence par rapport au silence absolu signale pourtant que l’énonciateur désire maintenir le pacte dialogique : « Taire l’indicible – sans se taire – c’est souvent le choix de maintenir le lien de communication entre deux parties. Tant qu’un semblant de communication semble exister, il n’y a pas rupture de contact entre L1 et L2. C’est une façon de sauver les apparences quand les faits disent autre chose que les mots qui tentent de les relater. » (Rinzler 2004, 70) Au
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