AGAPES FRANCOPHONES 2014
La réticence comme figure macrotextuelle chez Henri Thomas _____________________________________________________________ 175 contraire, en multipliant les énoncés à la recherche d’une formule appropriée, le message ambigu se redouble et devient d’autant moins transparent, ce qui mène en définitive à la même situation – la mise à l’épreuve du contact. L’interaction verbale est une structure bipolaire qui peut être irénique (c’est-à-dire consensuelle) ou agonale (c’est-à-dire conflictuelle) et la réticence se place à la limite du phénomène par la façon d’affecter la relation destinateur- destinataire. Dans l’énonciation, le locuteur procède à un véritable choix entre deux formes et ce choix, qu’il soit grammatical ou lexical, suppose le fait qu’il y a l’intention de signaler d’une manière plutôt que d’une autre (Rinzler 2004, 70). Dans le cas de la réticence, à l’exception de la situation où elle représente une technique argumentative assumée ou un choix stylistique, il est délicat de parler d’une intentionnalité, parce que la réticence est basée exactement sur le contraire, c’est-à-dire la résistance à verbaliser, la difficulté de représenter à soi- même ou à l’autre une pensée ou un sentiment. Comme choix stylistique, la réticence implique un jeu quantitatif et qualitatif sur le langage en fonction de la visée persuasive ou poétique. La figure de l’auteur revient au centre de l’intérêt du point de vue de son intentionnalité qui dépasse les limites textuelles : « Les silences qu’il met en scène ne peuvent se comprendre que dans le cadre d’une intentionnalité expressive – une intentionnalité à mille lieues de la réticence. » (Shusterman 2004, 35) Dans une situation de communication ordinaire, cette difficulté du locuteur à coder le message qui s’exprime par la réticence touche surtout l’interlocuteur. Celui-ci ne prend pas part au jeu dialogique d’une façon équitable car « dans une pratique critique et modeste de “je”, la place du “tu” risque de s’accroître d’autant. » (Shusterman 2004, 35) La réticence inverse en quelque sorte les schèmes d’énonciation et met d’autant plus l’accent sur le destinataire du message qu’il lui laisse la tâche de construire le sens. Le discours placé sous le signe de la réticence est, par la suite, une tension tendue vers l’autre et requiert un travail de sémantisation de la part du destinataire du message devant lequel s’ouvre le plus souvent une multitude de possibilités de signification. Cette difficulté du travail d’interprétation ne relève pas tellement d’« un dévoilement de ce qui est caché et serait rédécouvrable », situation valable dans le cas de l’énigme, mais de choisir la signification la plus appropriée, vu que la réticence agit comme « une trouée opérée sur le débordement du dire dans la prolifération du sens. » (Louvel et Rannoux 2004, 7) En ce sens, la réticence est « une forme spécifique d’interaction collaborative » parce qu’il faut que « l’interlocuteur soit amené à inférer à partir du dit qu’il doit comprendre davantage qu’il n’entend. » (Prandi 1991, 62) La réticence répond au besoin de dire autre chose que ce que le contenu propositionnel semble véhiculer et c’est en cela qu’on est dans le domaine de la pragmatique. Elle permet de taire ce qui ne peut être formulé et constitue ainsi « une sorte de grammaticalisation de l’implicite de manière qu’on pourrait presque parler d’un moins-disant actanciel. » (Rinzler 2004, 70) Comme difficulté de dire le monde, la réticence affecte le niveau énonciatif sur trois axes : l’objet (le référent), le sujet de perception et de discours (il est partagé entre le pôle de la réception et de la perception d’un part, et le pôle de la langue et du discours de l’autre) et le discours lui-même.
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