AGAPES FRANCOPHONES 2014

Dana UNGUREANU Université de l’Ouest de Timişoara, Roumanie _____________________________________________________________ 178 Le silence est défini le plus souvent comme une absence de signe qui marque des arrêts entre les lexèmes et dans l’ensemble du discours pour permettre la compréhension. Mais, lorsqu’il ne joue pas un rôle purement fonctionnel, cette absence de signe constitue elle-même un signe, comme le structuralisme l’a montré : « si certains silences sont plus éloquents que la parole, s’ils ne consistent pas toujours dans une simple absence de mots, le silence est un métabole 3 respectable. » (Dubois 1982, 127) Si sa marque et son effet sont souvent repérables, il est plus difficile de définir son sens propre qui demeure seulement potentiel et souvent on n’arrive même pas à circonscrire ces possibilités de signification. Quand il est possible de lui attribuer un sens, c’est la plupart du temps moyennant la présence du référent dans le contexte énonciatif. Le silence n’est donc pas un signe univoque et on peut parler, par exemple, d’un silence expressif quand le locuteur potentiel ne peut parler, ou n’en a pas besoin : « Ce silence est muet, sans tautologie : il se situe soit au-delà langage […], dans le domaine de la communion mystique ; soit en deçà de la première proposition, avant la pensée propositionnelle, c’est-à-dire avant la logique et le langage. »(Lecercle 2004, 13) Il existe aussi un silence délibéré, manipulateur, rhétorique, chargé de l’affect et qui est partie intégrante de l’interlocution, faisant l’objet de l’échange et remplaçant ou devenant lui- même le message. Ce silence est chargé de sens : « il est plein d’un sens multiple, proliférant et donc indécidable parce qu’indéterminé. D’où la supériorité du silencieux, et la fascination qu’il exerce, car on se sent vite jugé par lui. » (Lecercle 2004, 4) Dans ce cas, le silencieux se tait pour que son interlocuteur s’aperçoive qu’il interrompt expressément l’énonciation et il ne s’agit plus d’un refus de coopération ou d’une sortie du jeu interlocutoire : le silencieux assume son rôle dans l’interlocution, même si c’est de façon agnostique. Pris dans une perspective énonciative, le silence ne modifie pas le code de la communication et non plus l’usage car il n’y a pas une norme rigoureuse qui prévoie quand il est normal de se taire. Il est difficile de classer le silence dans une catégorie rhétorique parce qu’il représente la suppression d’une unité entière qui disparait ainsi du message. Il ne reste aucun invariant et la reconstitution du degré zéro 4 peut se faire seulement à partir de la base, par sa redondance. En éliminant une unité, on la supprime à la fois en tant que signifiant plastique et syntaxique et en tant que signifié sémantique et logique. Le silence agit à la fois comme une opération substantielle (elle altère la substance des unités voisines) et comme une opération relationnelle (elle modifie les relations de positionnement ou les relations logiques qui existent entre les unités). Figure sans invariant, le silence est analysable comme appartenant à plusieurs catégories rhétoriques 5 . 3 Par métabole , Dubois comprend toute espèce de changement d’un aspect quelconque du langage. 4 Par degré zéro, Dubois comprend tout ce qui constitue une norme (orthographe, grammaire, sens des mots, code logique). 5 Dans la Rhétorique générale , J. Dubois accorde une place à part au silence qu’il considère « une figure sans invariant » (1982 : 134) et qui est donc analysable comme appartenant aux quatre catégories La quadripartition des figures rhétorique (qu’il définit comme l’écart , c’est-à-dire l’altération du degré zéro) résulte de deux dichotomies appliquées simultanément : un premier clivage découle de la distinction

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