AGAPES FRANCOPHONES 2014
Mélanger « l’inépuisable richesse du réel et la grandeur de la légende humaine » : l’esthétique de Michel Tournier face à l’actualité de son temps _____________________________________________________________ 17 Tournier de souligner la portée universelle et intemporelle de certains questionnements. C’est pourquoi, soutient David Gascoigne, « la transcendance – le mouvement de l’esprit qui va vers l’au-delà, le geste narratif qui dépasse le cadre de l’histoire – se présente chez Tournier comme un véritable moteur de sa création romanesque » (Gascoigne 2005, 65). Or, Tournier tend à généraliser ce procédé d’indétermination de la diégèse à des genres qui lui sont moins souvent associés, comme dans La Goutte d’or (1986) qui s’apparente, par bien des aspects, à un roman réaliste. Ce récit s’impose de prime abord comme un tableau réaliste de l’époque contemporaine : il retrace les aventures et les conditions de vie d’un jeune Algérien, Idriss, immigré en France, à une période qu’Arlette Bouloumié situe entre les années 1967 et 1980 (Bouloumié 1988, 26). Le roman rappelle le sujet de Vendredi ou les Limbes du Pacifique – « d’une actualité potentiellement des plus tragiques » (Bevan 1986, 30) – puisqu’il traite du regard de l’Européen d’aujourd’hui sur les travailleurs immigrés, notamment maghrébins. Cependant, par rapport à Vendredi ou les Limbes du Pacifique , « La Goutte d’or met en scène, à travers le personnage d’Idriss, une problématique précisément située, hic et nunc , et non plus dans une fictive et hypothétique Esperanza » (Bouguerra 2013, 218). D’ailleurs, la contemporanéité des événements racontés et l’actualité des questions soulevées – celles de l’étranger et du racisme – ont donné lieu à un déferlement médiatique, en 1986, à la sortie du roman. Certains critiques ont effectivement réduit La Goutte d’Or à la transposition littéraire d’un thème d’actualité, y voyant un « récit documentaire exploitant un sujet à la mode – l’immigration » (Rinaldi, 1986, 87). D’autres se sont interrogés sur l’opportunisme de Tournier qui publie son roman en pleine période électorale, à trois mois des législatives, dont « l’un des enjeux est [alors] le problème de l’immigration » (Garcin 1986, 74). Pourtant, Tournier s’est défendu d’avoir voulu « donn[er] à [s]on roman aucune signification qui ait un rapport direct avec la situation des travailleurs immigrés que [la France] connaiss[ait] [alors] » (Garcin 1986, 74). Il affirme « ne pas [avoir] cherché à faire un livre sur le racisme – sans rien en éluder cependant », même s’il dit concevoir que « les implications politiques d’un tel sujet, comme de [s]es déclarations en cette période, étaient inévitables » (Liberman 1986, 33). Ces déclarations malicieuses et non sans contradictions de Tournier en disent long sur ses intentions. À travers La Goutte d’or , l’auteur n’a pas voulu limiter son roman à un texte engagé qui serait l’exact miroir de la société de son époque. Il a cherché à « dépasser le réalisme sordide de l’enquête » (Tournier Liberman 1986, 31) au profit d’une réflexion plus large, d’ordre philosophique. Pour ce faire, il a insufflé au récit une dimension mythologique et symbolique, et a procédé à un brouillage des repères temporels. Le titre du roman annonce d’emblée ce parti pris de Tournier. La Goutte d’or, c’est le nom de ce quartier de la capitale où vivent de nombreux travailleurs immigrés, généralement maghrébins, mais c’est aussi « la “bulla aurea”, ce bijou que les Romains de l’Antiquité mettaient au cou des enfants nés libres », et, dans le récit, « le bijou de la femme noire et voilée de l’oasis, en opposition avec la femme blanche touriste qui photographie, celle de l’image » (Tournier Liberman 1986, 32). Cette portée symbolique du titre est à l’image du roman qui comporte, en contrepoint du réalisme du récit-cadre, deux contes enchâssés dans la veine des Mille et Une Nuits : « Barberousse ou le Portrait du roi » et « La Reine
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