AGAPES FRANCOPHONES 2014

Mathilde BATAILLÉ Université d’Angers, France _____________________________________________________________ 18 blonde ». Ces deux contes, qui plongent le lecteur dans le temps lointain et indéterminé du « Il était une fois », entretiennent un rapport étroit avec le thème du racisme abordé dans le roman. Dans « Barberousse », en effet, Kheir ed Dîn refuse de se faire portraiturer sans son turban et sa housse à barbe en raison de sa rousseur, inhabituelle en pays maghrébin, et qui, associée à une origine infamante, fait l’objet de quolibets. Le conte « La Reine blonde » interroge également les réactions face à la différence physique : une reine maghrébine souffre des réactions que suscite sa chevelure blonde. Ces deux paraboles, qui illustrent le propos du livre, confèrent donc de la hauteur au débat en refusant de le limiter aux préoccupations politiques d’une époque donnée. Un autre procédé, déjà présent dans les grands romans mythologiques, contribue au dépassement du Hic et nunc , celui du brouillage temporel de la diégèse. La Goutte d’or 2 se caractérise, en effet, par une imprécision de la datation des événements. Les dates sont à envisager avec circonspection car Tournier se plaît à brouiller les pistes en multipliant notamment les incohérences chronologiques volontaires. Dans la section IX (GO, 60-79), le récit fait référence à l’hôtel Rym (GO, 73). Cet hôtel existe bel et bien à Béni Abbès, et fut construit par l’architecte Fernand Pouillon (1912-1986) en 1969, comme le précise le roman. Un peu plus loin, une référence à l’Office national algérien de la main-d’œuvre (GO, 94) semble resserrer, par croisement d’informations, le temps de l’histoire entre 1957 (GO, 93) et 1973 (GO, 94). Dans la même section, des images des événements de mai 68, diffusées au flash d’informations télévisé (GO, 104), coïncident avec cette chronologie provisoire. Le récit de l’installation d’Achour à Paris et de ses expériences professionnelles (GO, 117-124) comporte de nombreux indices temporels. Il est question de la grève, à Paris, des nettoyeurs de métro, qu’Arlette Bouloumié situe en 1980 (Bouloumié 1988, 26). L’évocation du rôle joué par les immigrés dans différentes constructions modernes n’est pas sans troubler un peu plus les repères chronologiques du lecteur : « Tous ces Français, clame Achour, faudrait quand même qu’ils le reconnaissent. La France moderne, c’est nous, les bougnoules, qui l’ont faite. Trois mille kilomètres d’autoroute, la tour Montparnasse, le C.N.I.T., le métro de Marseille, et bientôt l’aéroport de Roissy, et plus tard le R.E.R., c’est nous, c’est nous, c’est toujours nous ! » (GO, 123). Achour fait état des travaux, achevés ou commencés, le texte ne le précise pas, de la tour Montparnasse, du C.N.I.T., du métro de Marseille. Le projet de la tour Montparnasse fut soutenu par André Malraux, alors qu’il était ministre de la Culture, sous Georges Pompidou. Les travaux de construction commencèrent en 1968 et se terminèrent en 1972. Le C.N.I.T. (Centre des Nouvelles Industries et Technologies) est le premier bâtiment construit à La Défense, dans l’ouest parisien. Les travaux de construction durèrent deux ans, de 1956 à 1958. Quant à la construction du métro de Marseille, elle commença en 1973, et sa première ligne fut inaugurée en 1977. Sur les travaux de l’aéroport de Roissy, inauguré le 8 mars 1974 après un chantier commencé en 1965, et sur ceux du R.E.R., dont la construction de la première ligne est-ouest fut entamée en 1961, le discours d’Achour est équivoque, et ne permet pas de savoir s’ils sont à venir ou déjà entamés. Ces nombreuses imprécisions contribuent ainsi à dessiner une période couvrant une quinzaine 2 Tournier 1986 ; le roman La Goutte d’or sera désormais désigné à l’aide du sigle suivant : GO.

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