AGAPES FRANCOPHONES 2014
Mélanger « l’inépuisable richesse du réel et la grandeur de la légende humaine » : l’esthétique de Michel Tournier face à l’actualité de son temps _____________________________________________________________ 19 d’années (1965-1980), sans permettre toutefois de situer l’histoire du roman à une époque circonstanciée. Pourtant, la naïveté d’Idriss et l’absence de référence à son évolution physique – alors même que ce thème est central dans le roman – rendent peu crédible l’hypothèse qu’il soit en France depuis de nombreuses années quand se termine le récit. Par ce brouillage de la chronologie, l’écrivain semble vouloir dépeindre une période plus qu’ancrer entre des dates fixes l’histoire d’Idriss. En bouleversant la chronologie et en transformant ces deux contes en miroirs du récit, il donne de l’envergure à son roman et insuffle au sort d’Idriss une perspective plus large. Car, comme l’analyse Mohamed Ridha Bouguerra, si Tournier est « contemporain de l’ère de la décolonisation », son objectif n’est pas seulement de faire la chronique de la vie d’un immigré en France dans les années 70-80 ; il cherche à « plac[er] l’Autre au centre du débat, [à] fai[re] de l’Étranger le personnage principal du récit et, en disciple de Lévi- Strauss, [à] met[tre] l’Occidental à l’école du “Sauvage” » (Bouguerra 2013, 218). Or, aussi éloignés que puissent paraître le roman mythologique et le genre de la nouvelle, ce dernier – comme d’ailleurs le roman réaliste – procède chez Tournier à une même logique d’intégration et de dépassement de l’actualité. III. L’exemple de la nouvelle Tournier s’est souvent exprimé sur le genre de la nouvelle auquel il reproche de « se réclam[er] d’un strict et gris réalisme » et de « s’accord[er] avec la connotation journalistique du mot » (Tournier 1981, 36). Au moment de la publication du Coq de bruyère (1978), l’auteur, interrogé sur sa définition du conte et de la nouvelle, propose, comme principale divergence entre les deux genres narratifs brefs, l’opposition entre l’horizontalité du sujet réel de la nouvelle, qui, souvent inspiré de faits divers, se livre, selon l’écrivain, à un constat dépourvu de toute transcendance, et le conte, qui possède un enseignement profond et caché. Le conte, soutient-il, est « un mélange d’idées cachées et d’images qui sont concrètes, qui doivent sentir le feu de bois » (Tournier 2007). Le conte procède d’un « enrichissement par déductions d’une idée abstraite », alors que la nouvelle « sent l’empirique » (Tournier Brochier 1978, 13). La forte dimension symbolique et mythologique du conte contribue selon Tournier à en faire un genre ouvert à la spéculation, quand l’absence de cette dimension réduit la nouvelle à une histoire plate et fermée. Or, malgré les nombreuses critiques qu’il lui attribue, Tournier pratique régulièrement le genre de la nouvelle. Cependant, la plupart de ses nouvelles – particulièrement dans Le Coq de bruyère – présentent la particularité de déroger aux critères traditionnels du genre pour se rapprocher du conte, au nom d’un idéal d’intemporalité et d’universalité. L’intrusion d’éléments caractéristiques du conte – références mythologiques, brouillage temporel, etc. – dans des récits qui, par leur réalisme et leur sujet, s’apparentent davantage à des nouvelles, explique la difficulté à différencier les deux genres dans le recueil de quatorze textes du Coq de bruyère . À l’exception de certains récits, sur lesquels semblent s’accorder la plupart des critiques, la réception du recueil du Coq de bruyère témoigne d’un certain flottement dans l’identification du genre des textes qui le composent. Tel est le cas du récit « Les Suaires de Véronique » 3 . En 1978, lors d’un entretien avec Jean-Jacques Brochier, l’écrivain présente le recueil du Coq de bruyère 3 Tournier 1978 ; la nouvelle sera désormais désignée à l’aide du sigle suivant : SV.
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