AGAPES FRANCOPHONES 2014

Mireille RUPPLI Université de Reims Champagne Ardenne, CIRLEP, France _________________________________________________________________ 260 « image exacte de la vie » que veut donner le romancier, et bien sûr le conteur, n’est autre que sa « vision personnelle du monde 2 », qu’il « doit reproduire devant nos yeux avec une scrupuleuse ressemblance ». Un tel objectif esthétique détermine un récit relevant à la fois d’un point de vue généralisant, typifiant, et d’une subjectivité particularisante. Cette alliance, ou ce va-et-vient, entre général et particulier, objectif (types et clichés) et subjectif (expression d’un point de vue) se manifeste dans l’ensemble des contes, parmi lesquels « Adieu » et « Souvenir », dont nous étudierons, à présent, les particularités linguistiques qui, de la « composition » à « l’effet », font de ces contes deux « fenêtres » ouvertes sur le monde, aux résonances, avant tout, humaines. 2. « Adieu » et « Souvenir » : deux « fenêtres » ouvertes sur le monde 2.1. Le jeu de la parole Ces contes mettent véritablement en scène l’aventure racontée, et cela, tout d’abord, par un subtil jeu de la parole. Alors que, dans la nouvelle, le narrateur et l’auteur souvent se confondent, face au narrataire-lecteur constitué en public, le conte se présente comme un récit oral, nécessitant la participation active d’un narrateur — personnage du conte, auquel l’auteur délègue explicitement la parole — qui raconte, à un public précisément déterminé, une « aventure » souvent « singulière », dont il a été le protagoniste ou le témoin. C’est alors dans la présentation de l’aventure passée, dans la composition du récit — la recherche de l’effet comme la convergence des moyens — et la façon d’amener le dénouement que réside l’habileté du narrateur, partant de l’auteur. Le conte « Adieu » présente un récit de type encadré, où la parole est déléguée à un narrateur second : une première situation d’énonciation (SE1) met en scène « les deux amis » au café, Henri Simon et Pierre Carnier ; celui-ci, très vite, devient à son tour le narrateur second, ce je qui se met en scène dans une SE 2 (récit puis dialogue) ; et ce dédoublement énonciatif est renforcé par la distance temporelle, un passé d’il y a douze ans. Dans « Souvenir », c’est précisément ce dédoublement temporel (douze ans auparavant, donc) qui assure le dédoublement énonciatif du seul narrateur je : ce qui amène ici, à distinguer le je présent (« maintenant ») s’adressant à ses « vieux amis, mes frères » et le je de cette aventure, qui « date de douze ans » (« ce matin-là »). En outre, le narrateur second, à son tour, met en scène, et en parole, d’autres personnages, de sorte qu’on assiste à une démultiplication des locuteurs et à un jeu de paroles enchâssées dans le témoignage principal du conteur- metteur en scène, qui les présente au discours direct — ce qui donne une illusion d’authenticité, assurant la crédibilité des paroles censément prononcées, et contribue à l’« effet de réel ». Dans « Adieu », c’est la « pointe » du conte, quand Pierre Carnier revoit, après douze ans, son amour de jeunesse (cette Julie Lefèvre qui alors seulement se nomme), que fait ressortir le discours direct (DD). Le narrateur de « Souvenir », quant à lui, multiplie les paroles rapportées en DD, les parties de dialogues entre les différents protagonistes : je, la jeune femme et 2 In Maupassant (1888, 11) ; car, comme l’écrivait, dans une de ses lettres, Flaubert cité par Maupassant (1884, 68) : « Avez-vous jamais cru à l’existence des choses ? Est-ce que tout n’est pas une illusion ? Il n’y a de vrai que les rapports, c’est-à-dire la façon dont nous percevons les objets. »

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