AGAPES FRANCOPHONES 2014

Le « faire vrai » de Maupassant dans « Adieu » et « Souvenir » _________________________________________________________________ 261 l’homme, son mari, et même un inconnu de passage, autant de personnages sans nom (seul le chien est nommé, Cachou, au détour d’une phrase) — ce qui est le seul cas d’anonymat dans les CJN — dont « l’employé [de] ministère » ( je ) comme ce « ménage de petits bourgeois parisiens » peuvent valoir, au fond, pour toute la catégorie qu’ils semblent, à eux seuls, représenter. L’absence de noms propres facilite assurément la généralisation, tandis que le DD assure un « effet de réel » énonciatif. La multiplication des sources énonciatives, rapportées par la voix principale du narrateur-conteur, donne un ancrage subjectif fort à la narration, où la parole exprime une « vision personnelle du monde », en même temps qu’elle vise à « faire vrai », par la diversité des locuteurs-personnages qui sont autant de « masques 3 » d’une subjectivité première, l’auteur en l’occurrence, mais qui sont aussi des types . 2.2. Paroles, pensées et clichés Dans le même temps, si le dire — l’énonciation, la « mise en scène » de la parole — manifeste la subjectivité de tel ou tel, le dit , en revanche, relie les personnages à des types. D’un côté, l’illusion de l’oral, du « vrai », de la vie, est donnée par le discours direct ; de l’autre, ces personnages sont le porte-parole d’une société, par les clichés ou les généralisations que contiennent leurs propos. L’énonciation manifeste leur subjectivité, un semblant d’épaisseur que leur dit , simultanément, leur enlève. Les personnages en deviennent l’expression d’une doxa , sous forme de sentences plus ou moins banales, aux allures de proverbes parfois, et très souvent au présent gnomique (avec un sujet générique on , ou pluriel). À part l’homme de « Souvenir » — qui est tourné en ridicule, avec son cri répété « tiiitiiit », soumis à sa femme, et paniqué par la situation : il a d’abord perdu son chien, puis son portefeuille, avant de finalement, perdre sa femme ! —, chacun des personnages se fait l’écho de pensées banales, dans des phrases généralisantes, au sujet du temps qui passe, de la beauté éphémère ou de la stupidité ambiante. Une même structure d’emphase par détachement soutient dans les propos des deux amis, une réflexion générale sur la vie : « Ça va vite, la vie ! » (A, 215 4 ) soupire Henri Simon, quand son ami, Pierre Carnier, évoque l’éphémère beauté des femmes : « Et les femmes, mon cher, comme je les plains, les pauvres êtres ! Tout leur bonheur, toute leur puissance, toute leur vie sont dans leur beauté qui dure dix ans » (A, 215-6). Et la comparaison cliché qu’il emploie dans la fin de son récit : « Et la vie m’apparut rapide comme un train qui passe » (A, 219) fait immédiatement écho aux paroles tout aussi banales de Julie Lefèvre : « Que voulez-vous, tout passe . Vous voyez, je suis devenue une mère, rien qu’une mère, une bonne mère. » La jeunesse, aussi, est l’occasion pour le narrateur de « Souvenir », d’une évocation générale, au début du conte : « Il est un âge où tout est bon, gai, charmant, grisant. Qu’ils sont exquis les souvenirs des anciens printemps ! » (S, 223), avec une structure généralisante qui soutient le cliché, comme dans ces propos de la jeune femme qu’il rencontre 3 « L’adresse consiste à ne pas laisser reconnaître ce moi par le lecteur sous tous les masques divers qui nous servent à le cacher. » (Maupassant 1888, 25) 4 A : « Adieu », S : « Souvenir » ; la pagination est celle de l’édition G-Flammarion (1977).

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