AGAPES FRANCOPHONES 2014

Mireille RUPPLI Université de Reims Champagne Ardenne, CIRLEP, France _________________________________________________________________ 262 en forêt : « Non, vraiment, il y a des gens trop stupides qui prétendent toujours tout savoir. » (S, 227), et qui finira par donner à son mari un conseil en forme de proverbe où le jeu de mots fait sourire : « Quand on est bête comme toi, on n’a pas de chien. » (S, 228) et où l’on notera, en outre, le sujet générique on , qui déplace le discours du côté de la sentence, soutenu alors par le présent gnomique . C’est ainsi que Pierre Carnier marquera, avec insistance, combien il est représentatif de l’ensemble des hommes, dans toutes ces généralisations, qui sont autant de clichés, faisant écho à l’expérience commune des lecteurs du conte — et manifestant cette « stéréotypie ordinaire 5 » qui emporte facilement la complicité du lecteur : « Or, comme on se regarde chaque jour dans son miroir, on ne voit pas le travail de l’âge s’accomplir » (A, 215) ; et il reprend cette même idée pour la développer plus longuement en introduction de la rencontre : Douze ans sont si peu de chose dans l’existence d’un homme ! On ne les sent point passer ! […] Et elles s’additionnent si promptement, elles laissent si peu de trace derrière elles, elles s’évanouissent si complètement qu’en se retournant pour voir le temps parcouru on n’aperçoit plus rien , et on ne comprend pas comment il se fait qu’ on soit vieux. (A, 218) Ces lieux communs, ces paroles clichés, visent une forme de consensus entre l’auteur et le lecteur ; elles expriment le discours social, et culturel, émanant de ces « marionnettes humaines 6 » qu’actionne l’auteur derrière leurs masques, « sans qu’on reconnaisse sa voix ». Et la voix de Maupassant (1850- 1893), ici, est celle d’un homme déjà fatigué, malade, et tourmenté par les effets de l’âge. La typification linguistique des personnages n’est, du coup, pas réductrice : elle permet un « jeu » entre subjectivité et objectivité ; elle permet aussi à Maupassant d’« ouvrir » la nouvelle, particulière, nécessairement brève, à la société dans son ensemble et de faire, tout autant, de son propre cas, un cas général. Car c’est bien, thématiquement aussi, d’un topos qu’il s’agit ici : le temps qui passe, et les amours de jeunesse, soulignés d’ailleurs comme des « banalités » dans les contes eux-mêmes, par le narrateur principal. Ainsi Pierre Carnier — qui se situe d’emblée dans une catégorie générale, se considérant comme représentant de la gent masculine : « J’ai été souvent amoureux, comme tous les hommes , mais principalement une fois » (A, 215-6) — résume-t-il ses propos de la sorte : « Je n’avais rien trouvé à lui dire que d’affreuses banalités . » (A, 219). Et le narrateur de « Souvenir » annonce son récit par ces mots : « Vous rappelez-vous les jours de vagabondage autour de Paris […] et nos aventures 5 « Bref, l’indéfini on est particulièrement en congruence avec cette accumulation de clichés, comme avec la construction du pacte fiduciaire, doublé d’une complicité avec un lecteur modèle amateur d’une littérature qui fait son miel de la stéréotypie ordinaire ». (Rabatel 2001, 31) 6 Maupassant est à sa manière un « montreur de marionnettes », comme l’est Flaubert sous sa plume : « M. Flaubert est avant tout un artiste, c’est-à-dire un auteur impersonnel […]. Il est le montreur de marionnettes humaines qui doivent parler par sa bouche ; et il ne faut pas qu’on aperçoive les ficelles, ou qu’on reconnaisse sa voix. » (Maupassant 1876, 93)

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