AGAPES FRANCOPHONES 2014
La guerre à la une. Irruptions politiques dans Hygiène de l’assassin et Une forme de vie d’Amélie Nothomb __________________________________________________________ ___ 33 Nothomb. Dans ce sens elle, qui a été anorexique pendant son adolescence, invite à garder une dignité et une identité même dans la ‘déformation corporelle’. Sans aucun doute elle aura lu l’ Essai sur l’obésité de Georges Vigarello qui juge « ancienne la critique qui considère le gros un malade sans volonté » (2010, 292) : De nos jours, les allures, les silhouettes, les termes, désignent toujours moins les appartenances et les origines sociales, traduisant, toujours davantage, en revanche, personnalité et particularité. Le “sujet”, censé dépendre exclusivement de lui-même, s’identifie de part en part à ce qu’expriment sa présence physique, ses limites, ses traits […]. Son corps devient sa force et donc l’identifie dans la société. Il est son propre corps […]. Il trouve au cœur même de sa propre densité organique, avec son histoire singulière, ses traumas, ses durées, le cœur de son identité (291- 295) L’énormité du corps devient donc une force, le sujet peut dès lors reprendre la place qui lui est due à l’intérieur de la société ; il ne doit plus lutter contre le diktat d’un groupe social qui décide de son corps et de sa vie. C’est leur impuissance et leur fragilité de fond – moins visible chez Prétextat que chez son descendant Melvin –, qui fait naitre et justifie toute leur force et toute leur bonté naturelles : La fragilité, c’est un refus de se défendre contre la violence. En disant cela, je présente d’emblée la fragilité comme une force, puisque j’en fais un acte volontaire. Mais je suis convaincue qu’elle l’est, même inconsciemment. La fragilité est un refus d’en découdre, qui peut aller jusqu’à l’acceptation de la destruction de soi. Avec cette conscience que la destruction de soi acceptée sera toujours moins violente que celle qui résulterait d’un combat […]. La fragilité hypertrophie le sens de l’autre. Elle rend sensible aux blessures d’autrui et permet d’entrer plus facilement en contact avec lui […]. La fragilité suppose une souplesse qui facilite la création, j’en suis sûre. (In Chauday 2013, 19-20) Puisqu’il connait mieux que d’autres la souffrance et la douleur, puisqu’il a expérimenté sa fragilité, le héros nothombien peut tout oser, il peut avoir une vie meilleure que celle d’autrui car il l’a méritée cette vie, cette nouvelle et plus riche existence ! Soit Prétextat soit Melvin, souffrent de leur aspect et ils sont tous les deux gentils, généreux et très sensibles. Si le premier le déclare de manière complaisante et présomptueuse « Je suis monstrueusement gentil, je suis incroyablement bon et incapable de mentir » (HA, 54), « Je ne connais personne d’aussi gentil que moi (HA, 24) » 26 , le deuxième, qui a décidé de faire de son obésité une œuvre (cf. FV, 63) et donc de saboter l’armée en ‘bouffant’ de manière démesurée, il ne se sent coupable d’aucune manière : «Peut-être la graisse est-elle le moyen que j’ai trouvé pour inscrire dans mon corps ce mal que j’ai fait et que je ne sens pas » (FV, 63). 26 Le lecteur sait que Tach «donne chaque année à un organisme de charité» et qu’il «cache une sensibilité à fleur de peaux» (HA, 10).
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