AGAPES FRANCOPHONES 2014
Claudia BIANCO Université de Strasbourg, France ___________________________________________________________ 34 «Cette âme fine où il ne réside rien de bas 27 », en se révoltant par sa boulimie, est, tout comme son frère aîné, « capable d’amour » (HA, 213). Dans la chair de Prétextat est incorporée Léopoldine qu’il a aimée d’un amour pur et virginal au point de la protéger – de manière insensée et cruelle peut-être – des laideurs de l’adolescence. « À travers votre corps hypertrophié je vois se découper une fine silhouette » (HA, 202), dit la journaliste Nina à l’affreux écrivain ; pour Melvin cette silhouette s’appelle Schéhérazade. 100 kilos c’est une personne énorme. Je me suis enrichi d’une personne énorme, depuis que je suis à Bagdad. Puisqu’elle m’est venue ici, je l’appelle Schéhérazade […]. Elle me parle des nuits entières. Elle sait que je n’ai plus faire l’amour, alors elle remplace cet acte par des belles histoires qui me charment ; je vous confie mon secret : c’est grâce à la fiction de Schéhérazade que je supporte mon obésité. (FV, 30) Le romancier et le soldat acceptent donc leur aspect déformé ; ils y inscrivent, paradoxalement, leur identité qui impose le respect de la part d’autrui. Pretextat affirme, en effet, que l’une des raisons pour lesquels il est gros est qu’il n’aime pas « qu’on voie à travers [lui] » (HA, 36) ; cette affirmation justifie ‘sa mère de papier’ lorsqu’elle affirme : « L’obésité est une forme de transgression que je trouve très admirable à une époque où nous sommes tous tenus d’être transparents. Je vois les obèses comme des résistants ». (Bousnet, 2010). Dès lors Melvin et Pretextat, en tant que super hommes (Nietzsche y est pour quelque chose! 28 ), censés de se rebeller et de se racheter, peuvent et doivent gérer leur vie et la société de manière à s’imposer, à créer et à laisser une œuvre, leur œuvre. Celle de Pretextat c’est son écriture caustique ; Melvin, lui, pour rendre sa vie intéressante, propose une vision artistique de son propre corps qui va devenir une sculpture du body art . En tout cas ce que nous, les lecteurs, n’oublierons jamais c’est leur sens de civilité, de justice et d’honnêteté démesuré qui nous le rendra éternels et, finalement, Historiques. De la reconstruction de soi au combat: La guerre extérieure et ‘l’Histoire’ Comment donc les deux hommes, devenus des héros, réagissent-ils devant la laideur du quotidien, de l’Histoire ? Une fois réconciliés avec leur difformité, quelle sera leur manière d’affronter la Guerre qui les agresse ? Comment pourront-ils exister autrement ? Ce sera leur ‘génitrice’ par l’arme du langage 29 qui leur offrira une possibilité de vie (c’est moi qui souligne) et de vie… 27 J’invite à visionner l’entretien qui a eu lieu au Centre Universitaire Méditerranéen de Nice le 20 octobre 2010. URL : http://www.youtube.com/watch?v=W79UG9O8QsQ 28 « J’appartiens à une famille où la littérature est vénérée, les écrivains considérés comme des dieux. À 17 ans j’ai lu Nietzsche […] C’est un auteur qui a terriblement compté pour moi, qui m’a donné mon identité. J’ai commencé par le crépuscule des idoles et je suis tombée sur cette phrase : A l’école de la guerre qu’est la vie, ce qui ne nous tue pas rend plus fort ». cette phrase a été un tel choc pour moi que j’ai lue toute l’œuvre. »(Lecière 2008) 29 « Je ne connais rien d’aussi créateur et d’aussi destructeur que le langage. D’où le besoin de dire la chose ; Voir un mot écrit peut avoir un beaucoup plus grand impact
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