AGAPES FRANCOPHONES 2014

La guerre à la une. Irruptions politiques dans Hygiène de l’assassin et Une forme de vie d’Amélie Nothomb __________________________________________________________ ___ 35 exceptionnelle ! Si, dans son entretien de 2002, Nothomb affirmait que Prétextat « de tous les personnages qu’[elle] avai[t] créés c’étai[t] celui qui lui ressemblai[t] le plus » (2003, 190), en 2010, de manière très nette, elle reproche à son personnage fétiche d’être « jusqu’au-boutiste » et « qu’il ne faut pas aller aussi loin que lui » (Sauvignau, 13 sur 15). Cette déclaration m’a amenée à conclure que ‘l’accouchement’ de Melvin a pu ‘réconcilier’ la romancière avec elle-même et la société, car, lors de la présentation de son livre à Nice en octobre 2010, non seulement elle décrit son personnage comme homme « touchant, attachant et courageux, mais aussi elle avoue qu’il fait vraiment partie de sa vie : «J’imagine que c’est une forme de schizophrénie d’avoir une correspondance avec quelqu’un à qui on a donné naissance... Mais il existait vraiment pour moi » (Bousnet, 2010). Cette affection pour Mapple, implique, à mon avis, un changement de la part de l’écrivaine à savoir un plus précis engagement social et une ultérieure et encore inédite ouverture à l’égard d’autrui L’évolution idéologique et relationnelle de Nothomb transparait aussi au niveau narratologique et scriptural car sa première publication assume les allures d’une pièce de théâtre dont le pivot énonciatif est forcément un dialogue 30 qui s’avère cinglant et haletant, tandis que l’ouvrage de 2010, prenant la forme d’un roman épistolaire, se sert d’une interlocution plus confidentielle et détendue. Alors que dans Hygiène de l’assassin les feux de la rampe sont tous centrés sur Prétextat, dans Une forme de vie on assiste à une inversion de plans car Melvin est une victime des ravages dus à la violence du conflit du Moyen- Orient. Comment donc, va se mettre en place cette évolution langagière, scripturale, personnelle et sociale ? D’abord il ne semble pas inutile de rappeler ce que l’écrivaine a confié à Josiane Savigneau: J’ai des rapports très forts et évolutifs avec tous mes livres, y compris ceux que je ne publie pas. Je n’ai jamais de rapports stables vis-à-vis de mes livres. […] Je pense que mon écriture évolue. Ce serait dommage de tant écrire sans évoluer (2010, 12-13 sur 15). L’évolution dont parle Nothomb est patente si l’on compare les identités de Pretextat et de Melvin ; en particulier je vais sonder leurs idées politiques et sociales qui sont moins explicitées par le premier mais clairement avouées par le deuxième. Leurs conceptions idéologiques reflètent celles de la romancière car son engagement, défini « discret » en 2002, - « Je ne suis pas quelqu’un de très engagé ; mais je crois qu’à ma manière, dans mes livres, j’en parle quand même un petit peu [des problèmes sociaux] ! J’essaie de le faire discrètement » (2003, 204) -, devient, en 2010, contestation ouverte contre l’Amérique du Président émotionnel que de voir la chose. Entendre la chose prononcée peut avoir un beaucoup plus fort impact émotionnel que de vivre la chose […] c’est un pouvoir encore supplémentaire quand la chose est écrite : elle atteint un sommet de sacré, et son sommet d’existence. » (Nothomb 2002, 192-194). 30 « Sans dialogues, je ne peux pas penser. » (Lambert 1999, 19)

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