AGAPES FRANCOPHONES 2014

Sur quelques avatars des romans diderotiens _____________________________________________________________ 57 à la musique (Kundera, Jacques et son maître , 1971), en une réécriture décalée, utilisant l’anachronisme (Schmitt, La Tectonique des sentiments , 2008). Au cinéma, Cocteau et Bresson réalisent une adaptation de l’épisode de Mme de La Pommeraye ( Les Dames du Bois de Boulogne , 1945), tandis que le récent road- movie du cinéaste portugais João Botelho ( O Fatalista , 2005) entrecroise les récits des protagonistes, le chauffeur Tiago (diminutif de Santiago, i.e. Jacques) et son patron (Patrao), aux réflexions de la voix off d’un narrateur ironique, dans un mélange de satire sociale contemporaine, d’humour et d’absurde dans la lignée de Buñuel et Fellini. b) la continuation-contamination dans l’esprit de rupture caractéristique de Jacques le Fataliste et du Neveu de Rameau : les créations ultérieures s’insèrent dans les blancs, les fêlures de ces textes. Le plus souvent, il s’agit d’un degré de parenté ambigu, soit par l’attitude de l’auteur, qui emprunte en fraude le nom de Diderot, soit par le fait que l’intention de l’auteur ne trouve pas l’écho souhaité chez le lecteur. Au XIX e siècle, un roman intitulé Sir Jack, ou le Nouveau fataliste (1825), de L. T. Gilbert, a très peu à voir avec l’original, hormis l’allusion du titre. Le Second Voyage de Jacques le fataliste et de son maître de Diderot (1803), par Paul-Louis Courier, est une suite assez bien écrite à la manière de Diderot, mais qui, à force de multiplier artificiellement les incidents de route des deux protagonistes, devient fastidieux. Une continuation-contamination complexe est le roman de Jules Janin, La Fin d’un monde et du Neveu de Rameau (1861), qui pastiche abondamment le style diderotien. Énigmatique et ingénieux, un petit texte de Louis Ménard, « Le diable au café » (1876 ; voir Sumi 1975), est une mystification si bien écrite qu’elle a failli être attribuée à Diderot. Au XX e siècle, un cas tout à fait intéressant d’« écriture interstitielle », qui vient combler des lacunes du texte diderotien, nous semble être le roman de Malcolm Bradbury, To the Hermitage (2000). c) enfin, l’attribution fictive d’héritage: à travers des reconstructions hypothétiques, maniements ludiques des ressources intertextuelles, l’œuvre diderotienne devient un lieu de célébration de l’incessant épuisement / renouvellement, mort /renouveau ( exhaustion /replenishment , voir Barth 1976 et 1981), de la littérature tout entière. Si chères à Borges, Calvino, Barth, Eco et autres, ces pratiques n’ont d’autre fonction que d’exhiber l’artifice d’une littérature-spectacle de plus en plus élaborée, participant au grand Texte par le truchement d’autres textes, multiples, enchevêtrés et en fin de compte inidentifiables. La distance temporelle entre les époques littéraires en est ainsi abolie: la lecture des précurseurs se fait en connexion avec les stades ultérieurs de la littérature, tandis que celle des contemporains se fait à l’aune d’une tradition ressuscitée. Dans ces cas de figure, les allégeances contemporaines au patrimoine culturel in(di)visible (s’)affirment (par) un type d’écriture seconde, hétéroclite, phagocytaire, qui se laisse traverser par d’autres écritures et dont la marque est la bigarrure citationnelle. Pour certaines œuvres, il s’avère que Diderot représente le « chaînon » absent qu’il nous faut retrouver. Tel est le cas de deux romans de Charles Nodier, Moi-même (écrit vers 1800) et l’ Histoire du Roi de Bohême et de ses sept châteaux (1830), qui présentent des similitudes évidentes avec l’écriture diderotienne, sans qu’il y ait d’indices indubitables d’un rapport hypertextuel.

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