AGAPES FRANCOPHONES 2014

Andreea GHEORGHIU Université de l’Ouest de Timişoara, Roumanie _____________________________________________________________ 58 Au cinéma, le principe d’écriture de Jacques est emprunté par Alain Robbe-Grillet, dans « Trans-Europ-Express » (1966) . Il n’y en a aucune référence explicite à Jacques, et pourtant, de par leur structuration et problématique, le texte romanesque et le scénario présidant l’exercice cinématographique fonctionnent selon la même logique paradoxale du montage- démontage. Le dépliement matériel de chacun est sous-tendu par le développement d’une réflexion sur la construction d’une narration. D’une part, la visualité gourmande (caméra-stylo), de l’autre, le bruissement intarissable d’une source de paroles-images. Tout comme le roman, le film aura à s’observer en train de se faire. Le rapprochement hyper/trans-textuel nous semble découler d’une similitude substantielle, à plusieurs niveaux: l’autoréflexivité, le dédoublement des rôles (personnage actants et « auteurs » des événements), le thème du voyage-exploration intérieure, la juxtaposition du banal, de l’invraisemblable et de la mystification, et enfin, les rebondissements incessants au gré des caprices d’un « Jacques » archétypique. Un exemple-limite est le film expérimental de Michael Snow ( Rameau’s Nephew by Diderot - Thanx to Dennis Young- by Wilma Schoen , 1972-1974) qui décline de manière « encyclopédique », à travers 26 épisodes détachés, les virtualités expressives, sémantiques et symboliques, du rapport son-image. Dans ce qui suit nous nous proposons de discuter le dernier livre de Malcolm Bradbury, publié en 2000, après le décès de l’auteur. Bien que se soit un livre écrit en anglais, la complicité du romancier avec Diderot, la fine compréhension des enjeux de l’écriture, le maniement ludique des références et la réflexion sérieuse sur la littérature qui est présentée sous des apparences badines, le recommandent comme l’un des meilleurs hommages jamais rendus à l’auteur français. Une fiction biographique : To the Hermitage de Malcolm Bradbury Roland Mortier, grand spécialiste des études diderotiennes, fit une présentation élogieuse du roman To the Hermitage 2 ( Vers l’Ermitage , encore inédit en français), le considérant « une célébration en même temps qu’une résurrection du siècle des Lumières, et au-delà, de Diderot. […] un beau livre d’amour et de fidélité envers une culture et envers l’homme qui l’a probablement le mieux incarnée, dans ses audaces et sa générosité » (2004, 10-11). Dans une approche centrée sur l’esthétique du postmodernisme, Klaus Stierstorfer affirme lui aussi la valeur exceptionnelle du roman : To the Hermitage est le magnum opus de Bradbury, son testament littéraire mais aussi une récapitulation de ses grands thèmes, revalorisés dans le dialogue avec le Siècle des Lumières (2005, 154-155). Les deux articles mentionnés sont complémentaires, l’un s’intéressant surtout aux modalités de célébration-résurrection de la figure de Diderot, l’autre poursuivant les questionnements d’un écrivain contemporain sur la littérature et la dynamique des rapports avec le passé culturel, et ce n’est que leur lecture 2 Les citations, qui seront données dans notre traduction en français, renvoient à l’édition To the Hermitage , Woodstock & New York, Overlook Press, 2000. Les citations en anglais, données en notes, sont suivies du sigle TTH. Nous remercions Carlo Lavoie, de l’Université de l’Île-du-Prince-Edward, et Yvan Lantin, de l’Université de Montréal, d’avoir bien voulu réviser la traduction.

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