AGAPES FRANCOPHONES 2014

Sur quelques avatars des romans diderotiens _____________________________________________________________ 59 conjointe qui puisse donner une image assez exacte de la complexité du livre de Bradbury. En trente-six chapitres alternant les plans du passé ( Then ) et du présent ( Now ), le roman développe deux lignes narratives : la reconstitution du voyage que Diderot avait entrepris de 1773 à 1774 à Saint-Pétersbourg et la relation fictionnalisée d’un voyage organisé par l’Académie de Suède, 220 ans plus tard (en 1993), dans le cadre du « Projet Diderot », en une Union soviétique en train de se désagréger après la chute de Gorbatchev. Au premier plan, des personnages contemporains sont observés par un narrateur-romancier ironique, en arrière- plan se dresse la figure d’un écrivain auquel le lient des affinités subtiles. Sans être originale, cette formule compositionnelle est adéquate et efficace parce qu’elle maintient la tension présent-passé. Des parallélismes et des interférences se dessinent progressivement de sorte que l’on assiste en fin de lecture à un renversement de perspective. L’empathie rend le passé vivant et crédible, tandis que la distance ironique dé-réalise le présent perçu comme un vertigineux miroitement de simulacres. De composition biplane, Vers l’Ermitage est aussi un mixte de deux sous-genres représentatifs de la littérature contemporaine : le roman universitaire 3 , tel que pratiqué par les auteurs anglo-saxons (Kingsley Amis, Julian Barnes, Bradbury lui-même et son « frère jumeau », David Lodge, etc.), et la fiction biographique, que Dominique Viart (2008, 103, 125, 128) définit comme une forme de « biographie élective », investie par une écriture investigatrice et critique. La ductilité de ce dernier (sous-)genre donne à des variations qui « [mêlant] biographie et autobiographie, portraits et tombeaux, mais aussi essais et fictions, sont en constant mouvement : elles dépaysent le lecteur académique en combinant une “géographie littéraire mentale” et une “géologie culturelle” » (Viart 2008, 128). Dans cette perspective, c’est le polymorphisme générique, textuel et discursif qui caractérise les fictions biographiques : le factuel vérifiable et le fictionnel coexistent, la projection autobiographique sous-tend le biographique, les procédures méta-, inter-, hypertextuelles établissent des connexions multivalentes avec la mémoire de la littérature et ses théorisations. L’auteur de ce type de fictions ne respecte pas le protocole traditionnel d’une biographie – l’objectivité et le souci de complétude, l’histoire d’une vie lui servant de prétexte, sinon de pré-texte de son œuvre. Il peut utiliser une documentation plus ou moins étendue (biographies officielles, sources savantes, témoignages, etc.) mais la figure à laquelle il s’attache est surtout le reflet de ses lectures d’élection et de ses questionnements esthétiques et existentiels. À la reconstitution d’un parcours individuel, il préfère l’évocation d’un événement pas nécessairement central mais qui aurait pu infléchir le sens d’une vie, ou donne libre cours à des rêveries narratives autour d’un moment problématique, d’une zone d’ombre, d’une lacune des biographies officielles. La vie d’autrui est donc rectifiée, complétée, investie subjectivement. Les fictions biographiques livrent plutôt l’histoire d’une vie telle qu’elle aurait pu être, et c’est ainsi que la résurrection – pour reprendre le mot de Roland Mortier – d’une figure du passé 3 Parmi les traits distinctifs du (sous-)genre, mentionnons le narcissisme, l’esprit ludique, l’affiliation à la tradition picaresque, l’intertextualité pléthorique, l’ironie méta- fictionnelle, la composition suivant des jeux de miroirs sophistiqués. (Gutleben 1996)

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