AGAPES FRANCOPHONES 2014
Andreea GHEORGHIU Université de l’Ouest de Timişoara, Roumanie _____________________________________________________________ 60 implique le prolongement d’une vie réelle de ses innombrables « revies » 4 alternatives et imaginaires. Malcolm Bradbury nous offre « son » Diderot, réinvente à sa manière un personnage sympathique et chaleureux, idéaliste et mélancolique. Les rêveries sur le Siècle des Lumières s’entrecroisent avec les réflexions sur une (post)modernité prise au piège de ses formalismes, clichés et incertitudes. Dans notre démarche, qui tentera de dégager quelques-unes des strates de la « géologie culturelle » agencée dans ce roman, nous nous intéresserons surtout aux motivations et retombées textuelles de l’affinité de Bradbury pour la figure mythique de Diderot. Biographismes. Le monde de Diderot Rappelons l’essentiel de la trame diderotienne du roman, en confrontant les éléments factuels sélectés de la biographie réelle 5 à ce que Diderot avait noté dans son journal qui n’en est pas un, c’est-à-dire dans la correspondance 6 avec ses proches. La longue liste bibliographique donnée à la fin du roman prouve l’amplitude et l’érudition des lectures faites par l’écrivain britannique dans l’étape de préparation du livre. Badbury restitue dans son récit maints détails exacts sur les conditions du voyage et du séjour russe, sur les compagnons de route et les interlocuteurs de Diderot. En voici quelques-uns. Les deux escales à La Haye, au départ et à l’arrivée, dans la demeure du prince Galitzine, le ministre russe en Hollande, qui permirent à Diderot de rencontrer des savants et des imprimeurs, de s’informer sur un pays très différent de la France et surtout, de voir pour la première fois la mer qu’il n’avait contemplée jusque là que dans ses rêveries devant les tableaux de Vernet. La longue traversée de l’Europe en berline, sur des routes embourbées et dangereuses, avec de grands détours pour éviter les cours princières de Prusse et de Suède, et pendant laquelle il essuya plusieurs incidents, perdit sa perruque et égaré ses malles, arrivant à destination sans costume de cour, ce qui l’empêcha d’assister au mariage du Tsarévitch. La 4 Nous faisons allusion au recueil de Rétif de la Bretonne, Revies : Histoires refaites sous un autre hypothèse du Cœur humain dévoilé , qui est un exemple d’autobiographie hypothétique. L’écrivain s’explique dans les lignes introductives : « Pour que l’homme pût être heureux, il lui faudrait une prudence qu’il ne peut avoir que par l’expérience. En conséquence, il lui faudrait deux vies connexes et sans intervalle. Revivre serait sa véritable vie.» (1802, 315) 5 Voir les chapitres « Le roi Denis et la Sémiramis du Nord » (Versini 1996, 135-164) ; « Chez “Catherine le Grand” » (Trousson 2007, 252-272) ; « La Haye-Pétersbourg » et « La Néva » (Delon 2013, 337-347 et 348-361). 6 La correspondance est pour Diderot un substitut de journal intime : « Mes lettres sont une histoire assez fidèle de la vie. J’exécute sans m’en apercevoir ce que j’ai désiré cent fois. Comment, ai-je dit, un astronome passe trente ans de sa vie au haut d’un observatoire, l’œil appliqué le jour et la nuit à l’extrémité d’un télescope pour déterminer le mouvement d’un astre, et personne ne s’étudiera soi-même, n’aura le courage de tenir un registre exact de toutes les pensées de son esprit, de tous les mouvements de son cœur, de toutes ses peines, de tous ses plaisirs […]. » (lettre à Sophie Volland du 14 juillet 1762, Œ , t. V, 375). Pour ce qui suit, voir notamment les lettres adressées aux dames Volland, à Mme Diderot, Mme d’Épinay et Mme Necker entre juillet 1773 et juillet 1774 ( Œ , t. V, 1181- 1251 passim ).
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