AGAPES FRANCOPHONES 2014
Sur quelques avatars des romans diderotiens _____________________________________________________________ 61 déception de l’accueil assez froid de la part de son ancien correspondant, le sculpteur Falconet, qui le fit recourir à l’hospitalité de son compagnon de voyage, le chambellan de Sa Majesté, le prince Alexis Narichkine. Les retrouvailles décevantes avec son ami Grimm, trop pris dans ses fréquentations princières et la course effrénée aux honneurs. Le cauchemar du rigoureux hiver russe pour lequel il n’était point préparé, les crises de coliques et les attaques d’angine de poitrine qui le firent craindre de ne plus jamais revoir les siens. Et surtout, l’ambiance pesante à la cour impériale : la personnalité dominante de Catherine II, fascinante et redoutable ; la jalousie et la mauvaise foi des courtisans qui espionnent l’hôte français et propagent ragots et mensonges sur son compte ; la susceptibilité des savants de l’Académie des sciences qui refusent de l’informer sur l’état démographique, social, économique, etc., de la Russie ; la méfiance de l’ambassadeur français, Durand de Distroff, qui le surveille dans sa mission d’intercesseur (de fortune) pour les intérêts diplomatiques de la France, en pleine tourmente de la guerre russo-turque et de l’insurrection des cosaques de Pougatchev. Malgré tout, Diderot rencontre en tête-à-tête Catherine II, qui lui réserve quelques heures dans l’après-midi, plusieurs jours par semaine. Les deux abordent des sujets très divers, le Philosophe prépare des exposés écrits 7 , disserte avec enthousiasme, en oubliant les règles protocolaires – il jette sa perruque par terre ou tapote les cuisses de son interlocutrice (Delon 2013, 353). La souveraine le questionne, lui demande son avis sur la réforme constitutionnelle, l’écoute d’une oreille distraite, tout en gardant ses distances. Un guéridon mis entre elle et Diderot la protège des gesticulations débordantes ; plus tard, son dédain des Observations sur le Nakaz (Trousson 2007, 278) sera la preuve des réserves insolubles d’une autocrate à l’égard des conceptions trop libérales exposées par le Philosophe sur le système de pondération des pouvoirs, les droits individuels, l’éducation, la philosophie économique, etc. Pendant l’année qu’il passe loin de la France, Diderot travaille intensément. Depuis La Haye, il dit à ses correspondants avoir fait de « petits ouvrages assez gais », « deux ou trois autres guenilles » ( Œ , t. V, 1181, 1183). Diderot enregistre la nouveauté du pays où il séjourne, réagit aux ouvrages qu’il est en train de lire et les « barbouille » sur les marges, il poursuit ses rêveries. Ce sont là des indices sur le futur Voyage en Hollande et l’essai Réfutation de l’ouvrage intitulé ‘De l’homme’ , sur une deuxième version du Paradoxe sur le comédien , auxquels s’ajoutent Jacques le Fataliste , dans un état avancé, et probablement La Satyre première sur les caractères, les mots de caractère, etc . Diderot emporte des livres dans ses malles comme il ne se départit pas de ses romans et essais les plus personnels en cours de rédaction, transformant en cabinet de travail l’habitacle de la berline ou la chambre d’hôtes. De nouveaux sujets se présentent pendant son séjour à Saint- Pétersbourg. On sait combien le Philosophe s’investissait dans la préparation des 7 Voir les Mémoires pour Catherine II , publiés en version corrigée par Paul Vernière, en 1966. C’est Maurice Tourneux qui avait révélé ces pages en 1899, sous le titre Diderot et Catherine II , les considérant une transcription des discussions. Vernière a démontré que c’étaient des canevas préparés par Diderot avant chaque audience, qu’il complétait après les discussions et remettait entre les mains de l’Impératrice à la séance suivante. (Versini 1996, 147-148).
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