AGAPES FRANCOPHONES 2014

Andreea GHEORGHIU Université de l’Ouest de Timişoara, Roumanie _____________________________________________________________ 62 rencontres avec Catherine II. Il aurait bien voulu mener une enquête détaillée sur l’état de l’empire, se déplacer à Moscou, à Tsarskoïe-Selo ou à Smolnyi Monastir, rencontrer des savants, des artistes et des artisans, comme il l’avait fait pour l’ Encyclopédie . Mais il ne connaît pas la langue, se sent limité dans ses mouvements par la maladie et les barrières imposées par les cercles de la cour, et l’hiver russe l’oblige à la retraite prudente. Pour Diderot ce grand voyage fut un devoir d’honneur qu’il accomplit dans la souffrance, regrettant sans cesse l’absence des proches et l’obligation de sortir de la routine rassurante qu’il s’était imposée pour étudier et écrire. Le retour en France signifiait la fin d’un « exil » et la joie de retrouver sa « volière », quoiqu’il semblât craindre d’avoir été infesté par tant de « ramages barbares ». Dans l’intervalle, il avait changé, mais surtout le monde était en train de changer, avec la proclamation de l’indépendance américaine ou les prises de position politiques au sujet du colonialisme. Ses idées de réforme institutionnelle n’avaient pas été prises en compte par Catherine II ; toutefois, l’expérience du voyage le pousse à s’investir davantage dans la réflexion politique. Préférant « la multiplicité des positions et des apostrophes » au tête- à-tête avec le pouvoir (Delon 2013, 358), il rédige des fragments non signés pour l’ Histoire des deux Indes de l’abbé Raynal et disserte sur les pièges du pouvoir dans son dernier ouvrage publié, l’ Essai sur les règnes de Claude et de Néron . Et surtout, dans les dix années qu’il lui restent à vivre, il s’assure une « immortalité », en préparant pour publication l’ensemble de ses ouvrages. Son athéisme l’empêchant de croire à la vie éternelle, il met ses espoirs dans le respect de la postérité pour ses œuvres. Biographèmes ou le monde de Diderot révisé par Bradbury Au cours du périple russe de Diderot il y eut quelques événements si « romanesques » que Bradbury n’aura pas besoin de faire excès d’imagination pour les inclure dans son roman. Ainsi, par exemple, ce qu’il advint du manuscrit des Observations sur le Nakaz . L’ouvrage avait été commandité par Catherine II et le Philosophe se mit à le rédiger pendant l’escale à La Haye, sur le chemin de retour. Il croyait se trouver à l’abri des indiscrétions dans la maison de l’ambassadeur russe, or ce ne fut pas ainsi. S’inquiétant qu’un tel brûlot se concoctait chez lui, Galitzine fit subtiliser le manuscrit par des « ancêtres du KGB » (Delon 2013, 356), afin de le détruire. Par chance, Diderot avait conservé des copies, qui lui permirent par la suite de mettre au propre son ouvrage. Bradbury cite, avec ou sans guillemets, des mots du Philosophe et utilise maintes anecdotes et légendes qui ont circulé au sujet de l’expérience russe. Dès l’amorce du roman, le romancier britannique emprunte la manière d’écrire de Diderot. Homme vieillissant et « cosmopolite casanier » (le mot est de Laurent Versini), celui-ci déteste les voyages et redoute la fatigue du long trajet en voiture vers la cour de la Sémiramis du Nord : Qui est-il ? On l’appelle souvent – et il s’appelle lui-même – « le Philosophe ». Où a-t-il été ? Dans le monde entier, du moins dans sa tête, sans même quitter la France. Où va-t-il ? Par une route indirecte, à Saint-

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