AGAPES FRANCOPHONES 2014

Sur quelques avatars des romans diderotiens _____________________________________________________________ 63 Pétersbourg : la grande ville sur la Neva, souvent appelée (mais quelle ville du Nord avec des canaux ne l’est pas ?) “la Venise du Nord”. 8 (17) Bradbury prend surtout la liberté de rectifier la biographie, de développer de manière inédite les idées de Diderot, de glisser ses propres mots dans les interstices des livres. Il imagine les rencontres en tête à tête du Philosophe avec Catherine II, en un roman-conversation à bâtons rompus, alternant considérations politiques, spéculations philosophiques, tirades lyriques ou impertinences du Philosophe, taquineries ou remontrances de la part de l’Impératrice. L’emprise sur Diderot de l’imposante autocrate, « âme de César, avec toutes les séductions de Cléopâtre » ( Œ , t. V, 1215), culmine dans un rêve de possession physique… raté : « il lui semble qu’il plane, qu’il chevauche le long du Quai des Anglais de la Neva, il voit défiler la flèche de l’Amirauté, l’église Pierre et Paul. Il descend vers la Perspective Nevski et la Russie mystérieuse s’étale devant lui, inconnue, inexplorée, verst après verst , laîches et marécages et steppes. Les fourrures d’ours des Cosaques côtoient les schakos Français. Bientôt sa chevalerie européenne va s’emparer de Moscou, s’avancer vers le sud, au Caucase ensoleillé, et vers le nord, en Sibérie, au cœur des neiges éternelles… mais soudain il est arrêté ; quelque chose le tire violemment en arrière. Quatre nains de la cour impériale le prennent brutalement par les mains et les pieds et le traînent avec effort. » 9 (254) Maniant à sa guise les biographèmes 10 , Bradbury imagine aussi des rencontres hypothétiques ou improbables. Ainsi, le dialogue avec Voltaire, revenu triomphalement à Paris, peu avant sa mort. Bien que leur correspondance s’étalât sur plusieurs décennies, les deux ne se sont jamais rencontrés. Toutefois, Diderot aurait pu trouver en son aîné le seul homme auquel confesser ses regrets ou ses angoisses et recevoir la consolation d’une reconnaissance des générations futures : « […] ils vont se souvenir de nous tous, mon cher monsieur, mais de manières différentes – dit le Voltaire de Bradbury. 8 « Who is he? He’s often called, by everyone including himself, ‘The Philosopher’. Where’s he been? Everywhere in the world, in his own bosy mind at least, and all of that without ever once leaving France. Where’s he going? By a less than direct route, to St Petersburg: the great new city on the Neva, often known (but what northern city with lots of water isn’t?) as the Venice of the North. « (TTH, 17) 9 « Now he can feel himself gliding, riding along the English Embankment of the Neva, past the spire of the Admiralty, past the Peter and Paul. He turns down Nevsky Prospekt, and now the whole of mysterious Russia lies before him, unknown, unentered, verst beyond verst of sedge and marsh and steppe. Cossack bearskins yield before French shakos. Soon his galloping European forces will take Moscow, reach southward down to the warm and sunny Caucasus, northward toward Siberia, permafrost, arctic snow… till suddenly he’s arrested; something is pulling hard on him from behind. Four angry court dwarves are heaving at him, taking him viciously by both arms and legs. » (TTH, 254) 10 « […] si j’étais écrivain, et mort, comme j’aimerais que ma vie se réduisît, par les soins d’un biographe amical et désinvolte, à quelques détails, à quelques goûts, à quelques inflexions, disons : des “biographèmes”, dont la distinction et la mobilité pourraient voyager hors de tout destin et venir toucher, à la façon des atomes épicuriens, quelque corps futur, promis à la même dispersion […] » (Barthes [1971], 2002, 705-706) On peut relier la définition des biographèmes par Barthes, qui emploie la métaphore mortuaire des « cendres que l’on jette au vent après la mort » à la théorie du Postmortémisme développée par Bradbury.

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