AGAPES FRANCOPHONES 2014

Andreea GHEORGHIU Université de l’Ouest de Timişoara, Roumanie _____________________________________________________________ 64 Ils vont tous se souvenir du cœur vide, pleurnicheur et insensé de Rousseau. De vos bavardages tournoyants. De ma sagesse infinie. À chacun sa métamorphose. » 11 (481) De même, la rencontre avec l’un des pères de la Révolution américaine, Thomas Jefferson. Pour Bradbury la discussion avec l’émule américain vient à point nommé, à la fin du roman, pour au moins deux raisons. D’une part, Jefferson est le destinataire idéal du projet de réforme constitutionnelle (les Observations sur le Nakaz boudés par la commanditaire) et d’autre part, il est appelé à jouer le rôle d’un « ange de la mort », en offrant au vieux philosophe une corbeille de fruits. C’est en goûtant à un abricot que Diderot a réellement trouvé la mort. Les circonstances du décès subite sont relatées par Angélique Vandeul, la fille du philosophe. Bradbury intervient juste pour compléter la scénographie : une fois passé le relais de sa philosophie politique, Diderot peut quitter la scène du monde. Le « projet Diderot » ou le présent muséal Imaginé d’après une expérience vécue, le « projet Diderot » est traité avec une désinvolture ludique qui n’oblitère pas la réflexion grave sur les temps présents. Dans le livre, c’est au professeur Bo Luneberg, membre de la prestigieuse Académie de Suède, de prendre l’initiative d’une traversée de la Mer Baltique, en l’honneur de Diderot. Pendant une semaine, des experts de diverses nationalités et compétences ont à œuvrer de concert pour célébrer l’héritage spirituel du Philosophe. L’objectif est de rassembler les articles qu’ils vont rédiger sur des sujets savants, artistiques ou de la vie pratique, en un volume publié dans le cadre d’un grant de recherche universitaire. Ce serait une réplique du Dictionnaire raisonné des Sciences, des Arts et des Métiers, parce que les nouveaux pèlerins « encyclopédistes » incarnent la sagesse et le savoir-faire de notre temps. Le narrateur commente ironiquement : bien que, les révolutions aidant, le XX e siècle ait moins de têtes couronnées, il y a plus de têtes pensantes qui exercent leur influence tous azimuts. Les modalités d’action ont changé, le culte de l’efficacité a fait rétrécir les distances, mais les services tarifés sont toujours de règle. Les philosophes d’autrefois sont devenus des « entraîneurs personnels de pensée » qui prêtent conseil à quiconque dispose d’un moment libre dans son travail corporatiste 12 . Dans le domaine du savoir, autrement concurrentiel et mercantile, l’excellence intellectuelle française représente toujours une redoutable marchandise d’exportation et un modèle à suivre. Les grands débats idéologiques et épistémologiques du siècle sont résumés caricaturalement par l’énumération en cascade de quelques noms prestigieux des sciences humaines, auxquels s’ajoutent des syntagmes qui sont la « marque déposée » d’un Bloom, Kundera ou Sartre : « Comment, sinon, les Américains auraient-ils eu conscience de leur condition postmoderne, des étranges anxiétés de leur insoutenable légèreté de l’être, leur cogito désubjectivisé, leur étrange virtualité, sans un Foucault, un Derrida, un Lyotard, un Baudrillard, une 11 « […] they will remember us all, sir, but in very different ways. They will remember Rousseau’s empty weeping foolish heart. Your spinning chatter. My infinite wisdom. Each of us has his own metamorphosis.» (TTH, 481) 12 « […] personal thought-trainers who’ll advise whenever you’ve a window in your corporate day. » (TTH, p. 33)

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