AGAPES FRANCOPHONES 2014

Sur quelques avatars des romans diderotiens _____________________________________________________________ 65 Kristeva pour les conseiller, sans quelque philosophe venu à leur cour par vol transatlantique ? » 13 (33) Le groupe hétérogène d’experts embarque à Stockholm sur un rafiot rouillé, Vladimir Ilitch , et, aux côtés de Luneberg, grammairien et spécialiste du langage artificiel, se retrouvent dans la joyeuse compagnie le narrateur sans nom, de son état écrivain britannique de renommée modeste, une diva d’opéra, un dramaturge, un diplomate, un artisan charpentier, une militante écologiste, et enfin, l’inénarrable professeur américain de l’Université Cornell nommé Jack- Paul Verso 14 , qui arbore fièrement sur sa casquette de baseball le slogan « I love deconstruction ». Pendant la traversée, les participants au projet encyclopédique avouent ne rien savoir, ou presque, du philosophe français, et c’est ainsi que le narrateur et le professeur américain sont priés de donner des conférences sur des sujets diderotiens. Dans ce premier point-clé du roman, l’exposé de Verso, intitulé « Tout ce qu’il vous faut savoir » 15 , proclame la mort irréversible de l’Auteur et la fatale domination des simulacres dans un nouvel âge des ténèbres : la Raison et les autres valeurs des Lumières n’ont plus de prise sur le monde contemporain, proliférant et chaotique. Exonérés du contrôle de toute Autorité, les livres se font d’autres livres, dans une boucle infinie, avec la complicité d’innombrables générations de lecteurs, et autres professeurs de littérature. Quant au narrateur- romancier, dans son exposé improvisé, qui aurait dû porter sur « Diderot et le Postmodernisme », il préfère dévier du sujet et réfléchir sur le destin posthume de l’auteur du pré-texte diderotien, Tristram Shandy (« Sterne et le Postmortémisme ») et partant à « toutes ces étranges aventures posthumes, ces lignages, hommages et barbouillages, ces héritages entortillés et autres anxiétés de l’influence » 16 (151). Se rapportant à la même théorie post-structuraliste, il change la donne et en développe le corollaire : si l’on accepte la mort de l’Auteur, cela signifie implicitement exalter la naissance du Lecteur, annoncée elle aussi par Barthes 17 , puisque le livre « c’est du jeu, dit-il, de la taquinerie, de la séduction qui nous vient d’outre-tombe, […] un jeu ouvert de signes flottants entre l’écrivain et le lecteur […]» 18 (152). Alors, si tout livre engendre un essaim 13 « For how else could Americans know their postmodern condition, the strange anxieties of their unbearable lightness of being, their subjectless cogitos, their strange virtuality without a Foucault, a Derrida, a Lyotard, a Baudrillard, a Kristeva to advise them, a philosopher come by transatlantic jumbo to court? » ( Ibid. ) 14 Ici, comme ailleurs dans son œuvre, Bradbury utilise l’onomastique ludique en amalgamant les prénoms de Jacques Derrida et Paul de Man au nom d’une maison d’édition londonienne d’orientation gauchiste. 15 « All you’ll ever need to know » (TTH, 188-197). 16 « […] all these strange posthumous adventures, these lineages and homages and defacements, these complicated heritage and anxieties of influence […] » (TTH, 151) 17 Il n’est pas inutile de citer, dans ce contexte, la conclusion du célèbre article de Barthes :« […] un texte est fait d’écritures multiples, issues de plusieurs cultures et qui entrent les unes avec les autres en dialogue, en parodie, en contestation ; mais il y a un lieu où cette multiplicité se rassemble, et ce lieu, ce n’est pas l’auteur, comme on l’a dit jusqu’à présent, c’est le lecteur […] la naissance du lecteur doit se payer de la mort de l’auteur. » (Barthes, « La mort de l’auteur », 2002 [1968], 45, nous soulignons). 18 « A book’s a game, a tease, a seduction that comes from the other side of a grave. […] an open play of floating signs between writer and reader […] » (TTH, 152)

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