AGAPES FRANCOPHONES 2014

Andreea GHEORGHIU Université de l’Ouest de Timişoara, Roumanie _____________________________________________________________ 66 de significations, à travers les lectures successives, la figure de l’écrivain est elle aussi promise à la survie, à une «revie », en raison du culte de la mémoire qui lui est dévolu. C’est ainsi que la « théorie » du postmortémisme (« le coup d’envoi de l’histoire à venir : une continuation nécrologique, l’histoire de l’écrivain dans son après-vie, un récit de cimetière » 19 , 153) rejoint le culte de la postérité exalté par Diderot dans sa correspondance avec Falconet 20 : Le théâtre d’ombres, donc, où l’on enterre, exhume, traduit, interprète, étudie, reconsidère, rectifie, réédite, parodie, cite, bien ou mal, où l’on traduit et l’on transcende, dans une féroce anxiété de la critique et de l’influence. Ce qui nous mène dans le monde merveilleux de la “nécrologie burlesque” - où quelques formidables récits gothiques, avec leur attirail de morts, de cadavres, de tombes, de monuments, d’anniversaires et de rétrospectives, l’emportent sur la vie réellement vécue par le défunt. 21 ( Ibid. ) En conclusion de son exposé qui n’en est pas un (allusion évidente à Ceci n’est pas un conte ), le narrateur revient à la philosophie du héros diderotien : « Personne ne va quelque part, ne possède quelqu’un, ne découvre quelque chose. En fin de comptes la seule histoire complète est écrite sur le grand rouleau là-haut, dit Jacques, mais qui peut savoir comment ça va finir ? » 22 (162). La fin de l’histoire, de quelque histoire que ce soit, est donc à trouver par tout un chacun, auteur ou lecteur, en suivant la recommandation de Diderot, à la fin de son roman 23 . Malgré cette injonction participative, les pèlerins modernes du Projet Diderot perdent toute motivation pour une entreprise commune, dans l’esprit de l’ Encyclopédie , avant même d’arriver à destination À Saint-Pétersbourg ils vont 19 « […] the necrological sequel, the story of the writer’s after-life, the tale of the graveyard things that follow. » (TTH, 153) 20 « [Diderot] est sûr que nous aurons une postérité, que les œuvres passeront à la postérité, qu’elles auront une réception. Et si elles sont détruites, leur mémoire subsistera à travers les textes qui en parlent. […] C’est là le sens de l’idée de postérité et de l’accent très exactement triomphal avec lequel Diderot en parle : elle implique une victoire du lien sur la séparation, de la vie sur la mort, de la création sur la destruction. » (Buffat 2008, § 46) 21 «In short, the shadowy theatre where we all bury, disinter, translate, interpret, study, revise, amend, re-edit, parody, quote, misquote, traduce and transcend, in a wild anxiety of criticism and influence. Which takes us into the wonderful world of ‘burlesque necrology’ –where some great gothic tale of deaths, corpses, tombs, monuments, anniversaries, retrospectives takes on far more importance than the life as originally lived. » (TTH, 153) 22 « No one really gets anywhere, beds anyone, or discovers anything. After all the only complete story is written in the Book of Destiny above, Jacques says, and who can possibly know how that will end? » (TTH, 162) 23 L’interruption abrupte du roman-dialogue est suivie des trois fins que l’on connaît, dont l’apostrophe au lecteur : « Jacques a dit cent fois qu’il était écrit là-haut qu’il n’en finirait pas l’histoire, et je vois que Jacques avait raison. Je vois, lecteur, que cela vous fâche. Eh bien ! reprenez son récit où il l’a laissé et continuez-le à votre fantaisie […] .» ( Œ , t. II, 916) L’édition Versini des œuvres de Diderot sera désormais indiquée par le sigle Œ , suivi du numéro du tome et de la pagination.

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