AGAPES FRANCOPHONES 2014
Sur quelques avatars des romans diderotiens _____________________________________________________________ 67 vite se séparer, poursuivant leurs intérêts ou tentations : le professeur suédois s’empresse d’aller à des réunions de travail réservées à la fine fleur des sciences linguistiques, la diva va chercher hommages et ovations au théâtre Mariinsky, le diplomate rencontre ses homologues russes dans des conclaves bien arrosés, le charpentier et la syndicaliste vont s’informer sur le terrain dans leur domaines respectifs, le professeur américain part à l’aventure en compagnie de plusieurs beautés locales, etc. Sur les quais de Saint-Pétersbourg ils avaient été attendus par leur guide, une petite vieille nommée Galina Solange Staronova, agitée et fantasque, volubile et idéaliste. Le seul lieu que celle-ci arrive à faire visiter à ses hôtes, avant qu’ils ne se dispersent, c’est l’Ermitage. C’est l’occasion pour le narrateur de noter que de la gloire des temps jadis il n’en reste qu’un dépôt de vestiges aseptisés et embellis, témoignant exclusivement du versant lumineux de l’histoire. Dans le figement muséal, l’histoire s’est mise à pas, se vidant de toute vibration passionnelle : Maintenant l’histoire est devenue une sorte de musée bruyant : un lieu de merveilles, scintillant et retentissant, une scène pour une dévotion à moitié indifférente. […] Il n’est plus question de verser du sang, de prôner des idéologies ou des croyances, on n’exige plus le sacrifice suprême, finis les déchaînements de violence et les purges ; le musée conserve les séquences lumineuses du passé : de chatoyants Fabergé, d’étincelants porcelaines de Sèvres, de brillants chiaroscuros impressionnistes et de grossières éclaboussures cubistes, des fricassés rembranesques de chair humaine, d’éclatants et bizarres collages constructivistes. 24 (284-285) Il n’en va pas de même avec les livres. Objets de collection, certes, et objets de toute sorte de rituels commémoratifs, trafiqués, égarés, dépareillés, imités, pillés, lacérés sinon détruits, les grands livres qui marquent la mémoire culturelle conservent leur vitalité comme les graines exhumés des tombeaux antiques. Tel est le sens du second point-clé du roman de Bradbury, la visite que Galina concède au narrateur dans les réserves de Saltykov-Chtchedrine. Cette brave femme avait consacré sa vie au travail dans la section des livres français de la bibliothèque. Amoureuse de Voltaire et Diderot, parlant français parce que pour elle la ville n’avait jamais changé depuis l’Empire, c’est elle qui sait dire le mieux en quoi Diderot est l’écrivain les plus cosmopolite, le plus contrariant et moderne de son siècle. La qualité essentielle de l’auteur est, à ses yeux, le don du dédoublement, dans le rêve et la réflexion, dans le travail acharné et la provocation facétieuse. Son aptitude à se métamorphoser le fait présider, en dieu bifrons , à la fois sage et enjoué, ascétique et débonnaire, une longue série de successeurs. Diderot avait mis Le Neveu sous le signe Vertumnis ; Galina, qui le trouve, de par sa versatilité, le plus proche de l’esprit russe, l’associe à Dionysos : 24 «So history now has become a kind of noisy museum: a glittering, booming place of wonders, a scene of half-indifferent worship […]. No longer here to spill blood, no longer urging ideology or faith, no longer requiting death arid sacrifice, no longer raging and purging, it instead deposits bright and well-lit scenes before us; glittering Faberge and glinting Sevres, brilliant, Impressionist chiaroscuros and raw Cubist splashes, fleshly Rembrandt human pudding, strange vivid Constructivist collages. » (TTH, 284-285)
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