AGAPES FRANCOPHONES 2014
Andreea GHEORGHIU Université de l’Ouest de Timişoara, Roumanie _____________________________________________________________ 68 Il était un écrivain à plusieurs visages – non seulement un philosophe, mais aussi un filou, un mystificateur, un écrivain très moderne. Il cessa d’être considéré un faiseur d’épaisses encyclopédies. Il fut un rêveur, un fantaisiste, un sacré menteur, un faiseur d’histoires des plus étranges. Voltaire est toujours Français, de la manière que les Français aiment se voir eux-mêmes : clarté, esprit et raison. Didro , en échange, n’est pas un écrivain français, il est à la fois anglais, allemand et russe. À Paris on l’appelait Denis Diderot ; ici on a un autre nom pour lui – Dionysos Didro . […] En lui nous pouvons trouver tous nos écrivains. Oui, monsieur, c’est pareil aux poupées matriochka. 25 (321) La métaphore récurrente des poupées matriochka recouvre l’incessante métamorphose des œuvres, d’un écrivain à l’autre, à travers les époques et les littératures. La lignée russe évoquée par Galina s’ajoute à celle des auteurs mentionnés par le narrateur-romancier (« nous pouvons dire que Sterne se transforme en Diderot, qui se transforme en Beaumarchais, qui se transforme en Mozart, qui se transforme en Rossini » 26 , 161). Dans leur promenade savante le long de la Perspective Nevsky, les pèlerins encyclopédiques découvriront sur les étalages des marchands de souvenirs d’autres matriochkas, objets emblématiques de « phantasmagora » 27 (80), cette ville d’écrivains, qui est elle- même un assemblage « d’images télescopées, illusoires et perpétuellement changeantes » : « Joseph Brodsky tient Anna Akhmatova, qui enlace Mandelstam, qui incorpore Dostoïevski, qui digère Gogol, qui avait assimilé Pouchkine. Pouchkine s’ouvre lui aussi, et à son intérieur il y a un tout petit quelque chose absolument indéchiffrable. Qui est-ce ? Serait-ce Diderot ? Qu’importe. » 28 (266). L’écriture interstitielle Dans le livre de Bradbury Diderot est partout. C’est la conclusion des voyageurs encyclopédiques, sur le chemin de retour. Bien que le projet d’un ouvrage savant échoue, la quête du narrateur-romancier dans les rayonnages de la bibliothèque Saltykov-Chtchedrine est couronnée de succès. Par un coup de chance, il tombe sur les volumes égarés de Tristram Shandy , que Diderot aurait emportés dans son voyage russe. Bradbury imagine cette découverte dans une 25 « He was a writer with many faces – not only a thinker and a philosopher, but a trickster, a tease, a very modern writer. He was no longer just a maker of fat encyclopedias. He was a dreamer, a fantasist, a liar, a maker of the strangest stories. Voltaire is always French, as the French like to see themselves: clarity, wit and reason. Didro is not a French writer, he is British and German and Russian too. In Paris they call him Denis Diderot; here we have our own name for him – Dionysius Didro. […]. In him we can find all our other writers. Yes, monsieur, it’s just like those dolls you carry.» (TTH, 321). 26 « So we can say Sterne turns into Diderot; who turns into Beaumarchais; who turns into Mozart; who turns into Rossini.» (TTH, 161) 27 Le mot est d’Ana Akhmatova. ( TTH, 80). 28 « […] a writers’ city, a set of telescoped images, illusory and ever-shifting […]. Joseph Brodsky holds Anna Akhmatova, who inturn embraces Mandelshtam, who incorporates Dostoyevsky, who digests Gogol, who has assimilated Pushkin. Pushkin opens up too, and inside him is the very tiniest and most indecipherable something. Who? Could it possibly be Diderot? Never mind. » (TTH, 266)
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