AGAPES FRANCOPHONES 2014

Sur quelques avatars des romans diderotiens _____________________________________________________________ 69 double perspective : dans le passé, comme fiction du premier jet d’un livre nouveau ( Jacques le Fataliste ), et dans le présent, comme topos lettré du manuscrit trouvé. Le livre de Sterne, qui inspira Diderot, est la matrice concrète de Jacques : l’écrivain le « barbouille » dans les marges et donne sa suite (à fin multiple) d’une histoire inachevée : Il regarde la rivière et l’hiver ; il prend une plume et essaie de nouveau. Voilà Jacques, mettant son maître en selle pour l’en faire tomber ; voilà le passé et l’avenir. Il y a tant d’autres histoires à raconter, mais c’est à qui de le faire ? “Monsieur mon maître en conviendra-t-il à présent?” JACQUES. Mon conseil ? Allons-y… tout droit. […] LE MAÎTRE. Tout à fait. Alors, c’est par où “tout droit” ? JACQUES. Par n’importe où, pourvu que ce ne soit pas en arrière. La meilleure ligne c’est la ligne la plus courte. C’est ce que disent les planteurs de choux. LE MAÎTRE. Oui. Allons-y . JACQUES. Oui. Allons-y . “ Ils ne bougent pas ”, ajoute-t-il. Il arrête d’écrire, plie le bout de papier et le glisse dans le vieux livre cabossé de Sterne. C’est un moyen pour que le livre n’en finisse pas. Alors, un petit quelque chose – une autre fin, une deuxième ou troisième possibilité – juste pour titiller l’esprit de la fiction et dérouter Postérité. 29 (364-365, nous soulignons) Bradbury insère dans cette version « génuine » du texte diderotien une allusion au texte sternien, absente de l’original (la ligne droite, des planteurs de choux), et, en écho lointain, les dernières répliques de la pièce En attendant Godot , suivies de l’immobilisme des protagonistes. Une soixantaine de pages plus loin, dans le volet Now , Bradbury revient à l’hypothétique manuscrit premier de Jacques . Cette fois-ci dans la perspective du narrateur-romancier, il insiste sur la présence matérielle du brouillon, avec la texture du papier (vieux, jauni, tacheté, déteint), et le tracé anguleux, rapide et désordonné de l’écriture. Les premières phrases du roman diderotien sont rigoureusement reproduites : Le texte s’achève, et une écriture anguleuse le reprend, gribouillant fiévreusement sur le reste de la page : “ Comment s’étaient-ils rencontrés ? Par hasard, comme tout le monde. Comment s’appelaient-ils ? Que vous importe ? ...” Il tourne les pages, et là, entre les toutes dernières pages du 29 « He looks at the river, the winter; he picks up his pen and tries all over again. There is Jacques, putting his master on his horse so he can tip him off again; there is the past, there is the future. There are many more stories to tell, but who should tell them? ‘Come on now, master, admit it,’ he writes: JACQUES. My advice? Let’s go… forward. […] MASTER. Right. So which way’s forward. JACQUES. Any way that’s not back. The best line is the shortest line. As the cabbage-planters say. MASTER. Yes. Shall we go. JACQUES. Yes. Let’s go. ‘They do not move,’ he adds. Then he finishes writing, folds the paper, and slips it inside Sterne’s battered old book. It’s one way of doing it, for the story that just won’t end. So then, a little something – an alternative ending, a second or fourth choice – to tease the spirit of fiction and confuse Posterity. » (TTH, 364-365) « Postérité » est le sobriquet de Naigeon, le fidèle collaborateur de Diderot et futur éditeur de ses œuvres complètes.

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