AGAPES FRANCOPHONES 2014
Ramona MALIŢA Université de l’Ouest de Timişoara, Roumanie _________________________________________________________________ 76 fait apparaître Aricie dans une scène d’aveu comparable : elle avoue à sa confidente, Ismène, son amour pour Hyppolite : « Mes yeux alors, mes yeux n’avaient pas vu son fils [Hippolyte]. / Non que par les yeux seuls lâchement enchantée, / J’aime en lui sa beauté, sa grâce tant vantée, / Présents dont la nature a voulu l’honorer. » 4 Mais les deux grandes scènes de l’acte sont la scène 2 (au cours de laquelle Hippolyte avoue avec confusion à Aricie l’amour qu’il lui porte) et la scène 5 (qui voit, dans un registre autrement intense Phèdre avouer sa passion à Hippolyte). Dans ces scènes Roubine (1979, 29) nous invite à observer les effets de symétrie thématique qui est comparable à l’architecture versaillaise et son esthétique de la symétrie. Les différences de registres introduisent de subtils décalages dans la symétrie et assurent la culmination progressive de l’émotion tragique. Notons que, comme à l’acte précédent, c’est la présence et le discours de Phèdre qui permettent ce crescendo ou le climax ascendant de l’émotion. Le III e acte obéit à une économie différente due au fait qu’il met en scène la péripétie 5 essentielle : le retour de Thésée. Racine a inclus l’aveu de défaite de Phèdre. Face à Vénus, elle rend les armes : « O toi qui vois la honte où je suis descendue, / Implacable Vénus, suis-je assez confondue ! / Tu ne saurais plus loin pousser ta cruauté. / Ton triomphe est parfait ; tous les traits ont porté./ […] / Déesse, venge-toi ; nos causes sont pareilles. » (Ph, 67). La structure de cet acte diffère de celle des deux précédents : ici Racine utilise deux pôles d’intérêt : les deux premières scènes centrées sur Phèdre, les deux dernières, sur Thésée, même s’il n’est pas en scène (scène 6). Les scènes de Phèdre passent soudain de l’illusion et de l’espoir au désespoir et à la panique. La protagoniste apparaît dans la scène 4 juste pour disparaître : « Je ne dois songer désormais qu’à me cacher ! » (Ph, 72). D’ailleurs ce qu’elle prononce peut être interprété comme aveu équivoque : « Arrêtez, Thésée, / Et ne profanez point des transports si charmants : / Je ne mérite plus ces doux empressements ; / Vous êtes offensé. La fortune jalouse / N’a pas en votre absence épargné votre épouse. » (Ph, 72) Le IV e acte présente la même dualité que l’acte III e . Les trois premières scènes sont centrées sur le personnage de Thésée et les trois dernières sur celui de Phèdre. Il est à remarquer la construction inverse par rapport à l’acte précédent. Une fois encore l’aveu est le mode de relation préférée entre les personnages : l’aveu mensonger d’Œnone à Thésée (scène 1 ère ), l’aveu d’Hippolyte à son père : « Je confesse à vos pieds ma véritable offense : / J’aime, j’aime, il est vrai, malgré votre défense. / Aricie à ses lois tient mes vœux asservis ; / La fille de Pallante a vaincu votre fils. (Ph, 85), révélation foudroyante de Thésée à Phèdre (scène 5). Les scènes 2 et 6 constituent les deux 4 Racine, Jean, Phèdre. Britannicus, Paris, édition Jean-Claude Lattès, texte intégral, 1989, p.45. Désormais désigné à l’aide du sigle Ph, suivi du numéro de la page. 5 Dans la dramaturgie classique on appelle péripétie un soudain retournement de la situation qui va précipiter le dénouement de l’action. Aristote définit la péripétie comme « revirement de l’action dans le sens contraire » ( Poétique , chapitre X). À cet égard, il distingue les actions simples dans lesquelles le changement de fortune se produit sans péripétie, et les actions complexes lorsque le changement de fortune est provoqué par une péripétie. Manifestement, l’action de Phèdre appartient à cette seconde catégorie. Le retour inopiné d’un personnage cru mort ou éloigné est une péripétie fréquemment utilisée par les auteurs dramatiques : le retour de Sévère dans Polyeucte de Corneille, celui d’Amurat dans la pièce Bajazet ou de Mithridate chez Racine.
Made with FlippingBook
RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=