AGAPES FRANCOPHONES 2014
Des irradiations textuelles du chronotope théâtral. Regard spécial sur le théâtre classique de Racine _________________________________________________________________________________________ 79 Pouvoir effectif Amour partagé Roi / Reine + - Amoureux / Amoureuse - + Dans une très belle étude consacrée à Phèdre , Roubine (1979, 20) propose le tableau ci-dessus où on peut déceler les situations suivantes : le personnage qui détient le pouvoir ne connaît pas l’amour partagé ; inversement, qui aime et est aimé ne détient pas le pouvoir 9 . C’est exactement la situation dans Phèdre : en l’absence de son époux, Phèdre détient le pouvoir légitime, mais elle ne sera jamais aimée par Hippolyte. Inversement, Hippolyte et Aricie s’aiment, mais ils sont exclus du pouvoir, l’un parce que la mort de son père n’est pas confirmée, la seconde parce qu’elle est captive de Thésée qui veille à empêcher les revendications au trône d’Athènes qu’elle pourrait légitimement formuler. Le statut du Roi. Celui-ci est détenteur de la puissance, heureux ou malheureux en amour, il est le moteur de l’action 10 . Cette puissance est subtilement pervertie : elle n’a pas prise sur le réel, elle n’est qu’une autre face de l’impuissance humaine. Dans la pièce Phèdre , Thésée peut mettre en marche le mécanisme qui aboutira à la mort de son fils, mais il ne peut faire marche- arrière, même s’il le veut bien : « Ne précipite point tes funestes bienfaits, / Neptune ; j’aime mieux n’être exaucé jamais. » (Ph, 105). La plupart des rois raciniens peuvent exercer leur domination absolue, leur droit de vie et de mort, ils ne cessent pas de butter sur un obstacle insurmontable : à leurs victimes, ils ne peuvent pas imposer de les aimer. Or, pour les rois ou pour les reines, être aimé est la condition même de leur survie : tel est le cas de Phèdre en face d’Hippolyte. 11 S’inverse ainsi la relation de captivité : si politiquement l’amoureux est captif du roi, sentimentalement le roi se trouve captif de l’amoureux. Par conséquent, se révèle l’impasse le plus caractéristique du tragique racinien : le roi est inéluctablement conduit à tuer l’amoureux ou l’amoureuse et, ce faisant, il sait qu’il se condamne lui-même à mort. À la fin de la tragédie, c’est souvent le plus démuni qui accède à la toute-puissance : Aricie devient l’héritière de Thésée : « Que, malgré les complots d’une injuste famille, / Son amante [Aricie] aujourd’hui me tienne lieu de fille ! » (Ph, 112), dit le roi. 12 Le statut de l’amoureux . Du fait de son impuissance politique, l’amoureux racinien est fonctionnellement passif. Les seules entreprises 9 Parfois Racine s’écarte de cette norme. Titus dans Bérénice connaîtra à la fois le pouvoir et l’amour partagé, ce qui entraîne que l’amoureux correspondant - Antiochus - ne dispose ni du pouvoir ni de l’amour. Oreste dans Andromaque a le même statut. 10 Par exemple, dans Andromaque , Pyrrhus peut épouser Andromaque ou Hermione ou bien dans Bérénice , Titus peut décider le bonheur ou le malheur de la femme, en l’épousant ou renonçant à elle. L’action chez les rois de racine, n’est qu’une agitation vaine ou catastrophique. 11 Le même cas pour Pyrrhus en face d’Andromaque, de Néron en face de Junie, de Roxane en face de Bajazet, de Mithridate en face de Monime. 12 C’est le même cas dans d’autres tragédies de Racine : Andromaque prend le pouvoir (dans Andromaque ), Monime, l’esclave, devient reine (dans Mithridate ), Iphigénie peut épouser Achille (dans Iphigénie ).
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