AGAPES FRANCOPHONES 2014

Des irradiations textuelles du chronotope théâtral. Regard spécial sur le théâtre classique de Racine _________________________________________________________________________________________ 81 l’arrière-plan de la tragédie se profile une complexe question de succession, mais ce n’est pas le véritable problème. Hippolyte propose une solution qui serait acceptable pour tout le monde (II, 2). Ce qui cause la catastrophe dans Phèdre , ce n’est pas un conflit de succession, mais la vengeance de Vénus et l’attitude malveillante de Neptune. En suivant donc le contexte de Racine, on peut le récapituler ainsi : dès le début (I, 4), l’annonce de la mort de Thésée soulève des problèmes délicats, puisque Thésée règne sur deux royaumes - Athènes qu’il a reçu de son père adoptif, Égée, et Trézène, rattachée au royaume d’Athènes par Pitthée, le grand-père maternel de Thésée. En outre, il peut faire valoir des droits sur la couronne de Crète, du fait de son mariage avec la fille de Minos, l’ancien roi de ce pays. La nouvelle de la mort du roi provoque aussitôt discussions et intrigues qui opposent différentes factions athéniennes. Les Athéniens ont en effet à choisir entre trois doctrines successorales : A. Le trône d’Athènes doit revenir au fils de Thésée et de Phèdre, mais c’est un enfant trop jeune pour régner. Une régence devra donc assurer la transition qui revient naturellement à la mère du prince (Phèdre), de même qu’Anne d’Autriche avait assuré la régence jusqu’à la majorité de Louis XIV. C’est sur cette argumentation qu’Œnone s’appuie pour inciter Phèdre à revenir à la vie : « Le roi n’est plus, Madame ; il faut prendre sa place. / Sa mort vous laisse un fils à qui vous vous devez ; / Esclave s’il vous perd, et roi si vous vivez. / Sur qui, dans son malheur, voulez-vous qu’il s’appuie ? / Ses larmes n’auront plus de main qui les essuie. » (Ph, 37) B. Le trône d’Athènes doit revenir à Hippolyte, en tant qu’il est le fils aîné 16 de Thésée. Il semble que cette hypothèse se heurte aux lois d’État : Hippolyte ne pourrait accéder au trône d’Athènes, car sa mère, l’Amazone Antiope, était une étrangère : « […] et de l’État l’autre oubliant les lois / Au fils de l’étrangère ose donner sa voix. » (Ph, 36-37), alors que le fils de Phèdre étant de pur sang grec. C. Le trône d’Athènes doit revenir à Aricie, seule survivante de la lignée des Pallantides 17 , évincés du pouvoir par Thésée. En cas de conflit entre les tenants de chacune des trois doctrines successorales, ce sont les partisans d’Hippolyte qui ont le plus de chance de l’emporter, puisqu’ils ont un chef dans la fleur de l’âge, alors que les deux autres clans rendent hommage à un enfant ou à une jeune princesse. Toutefois la question pourrait se régler par des négociations. Il semble en effet que Thésée, avant de quitter son royaume, ait envisagé le problème de sa succession et qu’il ait rédigé un testament visant à respecter les lois de l’Etat athénien sans léser Hippolyte. Aux termes de ce document, Athènes irait au fils de Phèdre, tandis qu’Hippolyte à la couronne de Trézène : « On dit même qu’au trône une brigue insolente / Veut placer Aricie et le sang de Pallante. » (Ph, 37) La stratégie politique suggérée par Œnone à Phèdre se fonde sur ce testament : les deux nouveaux rois, respectant leur souveraineté réciproque, pourraient s’allier pour éliminer Aricie et ses prétentions à la couronne d’Athènes : « Vous avez l’un et l’autre une juste 16 Le droit d’aînesse régissait les procédures de succession aristocratique et monarchique au XVII e siècle. 17 Les Pallantides sont les fils de Pallas qui était le seul fils légitime de Pandion, Egée n’étant que son fils adoptif.

RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=