AGAPES FRANCOPHONES 2014
L’écriture dans le (con-)texte « intranger » _____________________________________________________________ 87 mode « scénario ». Il faut se méfier du ton badin. Ce livre très personnel est une interpellation. La flèche peut partir à tout moment, riche d’observations et lourde de sens. Les traits épais des personnages sont-là pour mieux souligner les ambivalences, incertitudes, mouvements, dérives des uns ou des autres. Dostoïevskien ! (2014) Cependant, malgré une certaine visibilité dont jouissent les écrivains (annulation du mythe du seul et unique roman, une présence de plus en plus importante dans les médias, etc.) et un manifeste signant non pas la naissance d’une littérature mais confirmant sa présence sur la scène littéraire française 6 , la littérature des « intrangers » reste aujourd’hui encore une « littérature dont on ne sait quoi faire » (Zekri 2004, 62). Dans ce qui suit, nous nous proposons d’analyser le statut de l’écriture dans le contexte , respectivement dans le texte beur. Pourquoi, trente ans après sa naissance, on parle toujours d’une littérature « inclassable » et « innommable » ? S’agirait-il seulement d’une « sous-littérature », d’une « paralittérature », d’une « litté-rature » ou pourrait-on parler, malgré tout, d’une littérature tout court ? Quand les écrivaines créent des personnages féminins passionnés par l’écriture, quel rôle joue-t-elle dans leur vie ? Pourquoi ces jeunes filles se mettent-elle à écrire ? Le font-elles pour se raconter, se confier, pour avouer leur tristesse, leur souffrance à un confident précieux, muet ou pour donner libre cours à leur imagination ? Nous appuierons notre analyse sur les romans Ils disent que je suis une beurette de Soraya Nini 7 et Nuit d’encre pour Farah de Malika Madi 8 . Qu’est-ce qu’une « littérature intrangère » ? Depuis les années 80, cette littérature créée par des individus se revendiquant de la périphérie, ayant pris parti de ne plus vivre dans l’obscurité comme leurs parents, de se dire et de dire l’histoire de leurs géniteurs aphasiques, peine à trouver un nom susceptible de rendre compte de ses trois 6 Pour certains critiques, et nous adhérons à leur point de vue, le manifeste du Collectif Qui fait la France ? représente la profession de foi non pas de la littérature « intrangère » dans sa totalité, mais d’une nouvelle vague (la plus récente) d’écrivains rattachés à cet ensemble littéraire. Ses signataires ne revendiquent pas la continuité par rapport à la génération des premiers écrivains beurs. Tout au contraire, ils semblent vouloir se détacher d’eux et souligner leurs différences au niveau de l’écriture et des thèmes abordés. Par exemple, Mohamed Razane, un des membres fondateurs du Collectif, ne se considère pas un « héritier » d’Azouz Begag, un des plus importants noms de la première génération des écrivains issus de l’immigration maghrébine (Reeck 2011, 52). En outre, le Collectif regroupe des artistes d’origines diverses (maghrébine, tchadienne, sénégalaise, etc.), rassemblés non pas en raison d’une existence menée à la périphérie de l’espace français et d’une passion commune, mais uniquement en vertu d’une même préoccupation : la littérature en tant que « moyen de représentation sensible d’imaginaires, d’aspirations collectives, d’appels à la considération et à la dignité, qui sont soit enfouis soit méprisés […], un verdict sur la société et les mentalités pour lesquelles elle est écrite » (Razane 2007). 7 Soraya Nini, Ils disent que je suis une beurette , Paris, Fixot, 1993. Dorénavant désigné à l’aide du sigle DSB , suivi du numéro de la page. 8 Malika Madi, Nuit d’encre pour Farah , Cuesmes, éds. du Cerisier, 2000. Dorénavant désigné à l’aide du sigle NEF , suivi du numéro de la page.
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