AGAPES FRANCOPHONES 2016
Agapes Francophones 2016 108 le nom d’« Étoile » est la première correspondance perceptible entre les deux per- sonnages. Et si la parabole, à son niveau le plus simple, peut être réduite à une com- paraison développée, elle met, dans ce roman, l’altérité en lumière, tout en reflétant l’image en miroir de l’histoire d’un individu, et par là, de l’histoire d’un peuple en- tier. Comme les paraboles de l’Évangile ou les paraboles rabbiniques, le roman ouvre le regard et offre une autre perception dumonde en intervenant dans un conflit eth- nique et religieux tout en valorisant la richesse de chaque culture. L’irruption du sac- ré dans la trame narrative est due au discours biblique hébraïque déclenché par la re- cherche d’Esther de son côté juif et finalement par l’éveil spirituel que connaît celle-ci. Et si Esther demande à plusieurs reprises qu’on lui lise Le livre noir du Commence- ment, Nejma écoute des histoires des Djinns, si chères aux peuples arabes. 1. La parabole de forme ou la parabole profane Nous utiliserons la structure « parabole de forme » en opposition avec le syntagme « parabole de contenu », pour désigner la mise en parallèle de deux parcours de vie se reflétant comme dans un miroir, l’un projetant l’image inversée de l’Autre aussi bien que du peuple qu’il représente. Sa distanciation du style biblique et de la para- bole comprise comme récit énigmatique se servant du langage imagé, nous exhorte à la nommer aussi « parabole profane ». 1.1.Une histoire en miroir Dans Étoile errante, la parabole opère un rapprochement entre deux biochrono- topes. Si dans d’autres romans tels le Désert, la forme de l’œuvre renvoie d’une façon plus évidente à la parabole, grâce à sa structure binaire, avec des titres qui parlent de soi : « Le bonheur » et « La vie chez les esclaves », dans Étoile errante, le lecteur est censé arriver au centre de la narration, c’est-à-dire au troisième chapitre, pour entrevoir ce parallélisme. Le roman de 340 pages est formé de cinq chapitres, dont les deux premiers et les deux derniers tournent autour d’Esther, quand un seul cha- pitre est dédié à la palestinienne. La structure narrative en miroir fait évoluer des personnages opposés, qui errent dans lemonde en direction inverse, Esther pouvant marcher sur la terre promise, seulement parce que Nejma et les siens la quittent. Après leur rencontre, hautement symbolique, chacune va tenir un journal secret pour l’autre. Le journal de Nejma est trois fois plus court que celui d’Esther qui l’en- cadre ; néanmoins, il n’en est pas moins significatif. La place que Le Clézio lui ac- corde se trouve au cœur du roman, ce qui équilibre le poids des histoires. L’Histoire est présentée ici dans toute sa vérité, proposant ainsi aux lecteurs des scènes visu- elles trèsmarquantes. Cependant, le fait demettre en lumière tout d’abord lesmaux et les injustices que les deux parties ont connus de la part des Européens, et seule- ment ensuite ceux commis par les deux camps l’un contre l’autre, leur permet de se situer dumême côté de la barricade. Le rôle d’opprimé offre aux deux jeunes femmes la possibilité de voir au-delà de la réalité cruelle de la guerre et de se lier d’une amitié presque fraternelle. Le convoi des Palestiniens est décrit tout d’abord à travers les yeux innocents d’Esther : « Ils étaient une centaine, peut-être davantage, seulement des femmes et des jeunes enfants. Vêtus de haillons, pieds nus, la tête enveloppée dans des chiffons, les femmes avaient détourné le visage tandis qu’elles passaient dans le nuage de poussière ». (Le Clézio 1992, 211) Ensuite, une des femmes juives, une adulte cette fois-ci, propose une toute autre vision du monde, moins humani-
Made with FlippingBook
RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=