AGAPES FRANCOPHONES 2016
Agapes Francophones 2016 110 trouve une place dans l’œuvre leclézienne aussi. Le vieil homme est remplacé ici par la protagoniste juive dont la destinée semble comparable à celle dupersonnage dam- né. Si Ahasvérus assiste à la crucifixion de Christ, Esther assiste à la chute de son peuple, ayant pour conséquence sa déambulation sans repos. En ce qui suit, notre intention sera de démontrer que le mythe du juif errant peut être lu dans le roman comme une parabole. Dans Étoile errante, l’histoire d’Esther est inséparable du discours biblique hébraïque du rabbi qui reprend à plusieurs re- prises le Livre du Commencement, tandis que la Bible a une facture parabolique et non pas mythique. Qui plus est, la fonction d’Esther dans le roman est double : en écoutant les paroles de Reb Joël elle assume le rôle d’auditeur, tandis qu’en réflé- chissant à sesmots pour participer ensuite à la prière collective, elle assume un autre rôle, celui d’acteur. La fonction auditeur-actant représente la clef de voûte de lapara- bole, à côté de la question que celui-là se pose. Même si, dans le roman, elle ne demande jamais « à haute voix » « Qui suis-je ? » ou bien « Suis-je vraiment une Juive ? », la question est facilement repérable par le lecteur. Le personnage du Juif errant s’esquisse peu à peu dès l’incipit du roman. L’idée demouvement, perceptible déjà dans la première page de l’œuvre, prépare le lecteur à l’errance qui va suivre : « Elle marchait entre son père et sa mère dans la rue du village […] » (ÉE, 15), et elle se prolonge jusqu’à la fin du roman. Par moments, elle va croître en intensité, rendant cette déambulation pesante, inquiétante. Elle s’asso- cie à la peur, à la misère et au désarroi des gens que Le Clézio décrit. Toutefois, il existe une contradiction dans le titre du roman Étoile Errante car une étoile occupe une place fixe à l’intérieur de sa constellation, raison pour laquelle elle ne peut être qu’immobile. Les seules qui peuvent être errantes sont les protagonistes qui portent le nom d’étoile. Comme Madeleine Borgomano le rappelle dans l’article Nice et son haut-Pays, le titre du roman est inspiré de la chanson péruvienne traduite en espa- gnol, Estrella errante, qui sert d’épigraphe au roman : Étoile errante/ Amour pas- sager/ Suis ton chemin/ Par les mers et les terres, / Brise tes chaînes. Le texte de la chanson semble décrire avec justesse la trajectoire d’Esther qui traverse le continent européen, les mers et les terres à la recherche d’un chez soi. Le mot« étoile» désigne également « le symbole du Dieu, de la lumière céleste », étant « la clarté qui éclaire les ténèbres » (Corinne Morel 2004, 376) et qui permet aux hommes de se guider et de sortir de l’ignorance. Esther pourrait être interprétée comme l’étoile qui illu- mine le chemin de Nejma et qui la pousse à continuer son errance dans le monde, et vice-versa. Une autre étoile, celle de David, symbole du judaïsme, est mentionnée au mo- ment de la proclamation d’Israël : « Au-dessus du musée, le drapeau est monté sur la hampe, avec l’étoile bleue qui flottait dans le ciel » (ÉE 207), tandis que dans les souvenirs de Nejma apparaît l’étoile à cinq branches, le symbole palestinien. C’était une étoile « que je connaissais bien, avec sa voile rouge et, sur l’étrave, l’étoile verte de mon nom, que mon père emmenait avec lui ». (ÉE 267) L’étoile juive, Esther entreprend une quête complexe car elle ne part pas seule- ment à la recherche de la terre sainte, dans cette quête collective qu’elle mène avec les siens, mais aussi à la recherche de la divinité, de son côté juif dans le cadre d’une quête personnelle: Pour la première fois, Esther savait ce qu’était la prière. Elle ne comprenait pas comment cela était entré en elle, mais c’était une certitude : c’était le bruit sourd des voix, ou éclatait tout d’un coup l’incantation du langage, le balancement ré-
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