AGAPES FRANCOPHONES 2016
Alexandra DĂRĂU-ŞTEFAN Paraboles, croyances et discours biblique dans Étoile Errante de J.-M. G. Le Clézio 111 gulier des corps, les étoiles des bougies, l’ombre chaude et pleine d’odeurs. C’é- tait le tourbillon de la parole. (ÉE 81) Esther ne reçoit pas d’éducation religieuse dans le foyer familial. Son père « ne disait presque jamais : les Juifs, parce qu’il ne croyait pas à la religion, et qu’il était com- muniste ». (ÉE, 18) Il pensait aussi que la religion était « une affaire de liberté ». (ÉE 79) Au début, la fille perçoit sa condition juive comme si cela faisait partie de son avenir, et non pas de son présent en tant que trait identitaire. Elle apprend la reli- gion de ses ancêtres graduellement, en commençant par l’appropriation de son nom juif : « Je ne m’appelle pas Hélène. Je m’appelle Esther. C’est un nom juif » (ÉE 63) et par la demande du discours biblique dont le but est d’apaiser son âme : « Parle- moi de Jérusalem, s’il te plaît ». (ÉE 63) Un peu plus loin dans le roman, elle semble prendre conscience de sa nouvelle identité : « C’était la première fois, elle compre- nait qu’elle était devenue une autre. Son père ne pourrait jamais plus l’appeler Estrellita, plus personne ne devrait lui direHélène. Cela ne servait à rien de regarder en arrière, tout cela avait cessé d’exister ». (ÉE 92) Puis, la jeune fille entre dans la chapelle où « des bougies avaient été allumées, à droite de l’autel, et la lumière vacil- lante montra à Esther les formes et les visages des fugitifs» (ÉE 109), pour écouter à nouveau les paroles incompréhensibles qui pénètrent dans son âme. Esther espère retourner à Jérusalem « une ville où il n’y avait rien de banal, rien de sale, rien de dangereux. Une ville où on passait son temps à prier et à rêver ». (ÉE 128) Quand elle aperçoit au large le bateau Sette Fratelli, elle y voit la preuve de la miséricorde de Dieu, ce qui déclenche en elle l’envie de prier : « Pour la première fois de ma vie, je suis en train de prier, moi aussi ». (ÉE 162) La polyphonie du langage religieux dont parle Paul Ricœur dans son essai sur l’herméneutique philosophique et celle biblique est facilement saisissable dans Étoile errante aussi. La prière du rabbi, accompagnée par la multitude des voix des gens qui attendent la délivrance divine s’apparente à une incantation dont les mots constituent la quintessence de l’existence humaine : Il récite des paroles étranges, dans cette langue que je ne comprends pas. Il pro- nonce lentement les mots qui résonnent, les mots âpres, longs, doux […]. Les voix des hommes et des femmes accompagnent les paroles de Joël […]. Ce sont des mots qui vont avec lemouvement de lamer, des mots d’espoirs qui grondent et roulent, des mots doux et puissants, des mots d’espoir et de la mort, des mots plus grands que le monde, plus forts que la mort. (ÉE 169–170) Dans le ventre du bateau, Esther subit un véritable éveil spirituel qu’elle n’avait ja- mais cru possible. Elle n’est plus en dehors du dogme, elle n’est plus une étrangère : « Je le sais maintenant, je le comprends ». Elle arrive à saisir la force et la magie de la prière : « Les mots du rabbin sont forts, ils écartent la peur de la mort ». (ÉE 170) Sous la conduite du rabbin Joël, elle apprend à méditer sur les écritures de la Bible hébraïque qui s’ouvre par le Livre du Commencement. Le rôle de ce livre est fonda- mental pour le judaïsme, car il représente le récit des origines. Le roman abonde en termes hébreux, tel IOM (la lumière), LAYLA (l’obscurité), ERETZ (la terre), IAMMIM (l’eau) ou bien CHOCHABIM (les étoiles). À l’aube des temps, quand il n’existait que le chaos et le vide, Dieu a organisé l’univers par l’in- termédiaire de la parole. L’homme a été d’abord créé, ensuite la femme : « Et il laissa tomber, Lui, le plus grand des Êtres, le sommeil mystérieux sur Adam qui s’endor-
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