AGAPES FRANCOPHONES 2016

Agapes Francophones 2016 112 mit, et il rompit une de ses enveloppes, et il lui donna sa forme et sa beauté, et il donna toute sa volonté à cette enveloppe qu’il avait rompue d’Adam, et il fit Ayicha, et il la conduisit à Adam ». (ÉE 315) Les longues citations de la Torah parlent aussi de l’alliance qui existe entre Yahvé et le peuple élu, de la promesse divine et des châtiments, de l’exode et de la conquête de la terre sainte. Les nombreuses méditations sur le Livre sacré ont pour but de mettre en lumière non pas la dimension collective des pratiques religieuses juives, mais une quête identitaire et spirituelle individuelle. Le paradoxe de ce nomade éternel réside dans le fait qu’il n’aime pas le mouve- ment. Il le fait malgré lui, à contrecœur, il s’arrêterait à tout moment, mais où poser ses bagages ? Où bâtir sa maison si la terre sur laquelle il marche le rejette constam- ment ? Nejma l’avoue aussi : « Je hais bien les voyages ! Comment peut-on prendre le train ou le bateau pour son plaisir ! J’aimerais rester toute ma vie au même en- droit, à regarder passer les jours, passer les nuages, les oiseaux, à rêver ». (ÉE 143) C’est en cela que réside le drame du juif errant qui se reposerait volontiers, mais qui est condamné à déambuler sans arrêt et pour toujours, à l’image de la roue d’Ixion, symbole de l’éternel retour. La rencontre des « étoiles » représente le point de convergence de leurs histoires. Si elle se fait en toute tranquillité, c’est que les héroïnes comprennent le monde d’une manière similaire qui laisse toujours entrevoir dans l’ombre l’Altérité car, comme l’affirmait Ricœur dans Soi-même comme un autre, l’identité, le soi-même, ne peut être défini qu’à travers un rapport continuel avec l’Autre. Sur la Terre que cette maudite juive errante traverse, Nejma a aussi sa place. La rencontré a pour but d’équilibrer l’errance, à condition qu’elle ne se prolonge trop longtemps : «Croisement de deux altérités, elle accueille l’étranger sans le fixer, ouvrant l’hôte à son visiteur sans l’engager. Reconnaissance réciproque, la rencontre doit son bonheur auprovisoire, et les conflits la déchireraient si elle devait se prolon- ger ». (Julia Kristeva 21–22). Il est vrai que, dans Étoile Errante, la présence de l’une exclue l’autre. Les deux femmes ne peuvent exister au même endroit que pour un moment, ou bien pour toujours dans la toile des souvenirs : Un long moment elle resta immobile avec sa main posée sur le bras d’Esther, comme si elle allait dire quelque chose. […] Le convoi se remit à rouler aumilieu du nuage de poussière. Mais Esther ne parvenait pas à effacer de son esprit le visage de Nejma, son regard, sa main posée sur son bras, la lenteur solennelle de ses gestes […]. (ÉE 212) Pourquoi le titre du roman ne serait-il pas au pluriel si les deux héroïnes partagent le même nom et si les deux sont entraînées dans un processus de déambulation in- cessant ? Et en fin de compte, ce singulier, à qui fait-il référence ? À la Palesti- nienne ? À la Juive ? Si nous considérons le fait qu’à la fin du livre Esther nous est présentée àNice, devant lamer, statique et attendant son fils et sonmari, tandis que Nejma est supposée continuer sa quête, l’errante est la dernière. Son histoire semble plus dramatique que celle d’Esther. Non pas seulement parce qu’elle se trouve en exil dans son propre pays, mais aussi parce qu’elle est orpheline, de mère et de père. Esther voyage, mais elle continue sa vie, et le lecteur la suit partout. Quant à Nejma, nous perdons sa trace à la fin de la troisième partie du roman. Son histoire est in- achevée, sa vie reste suspendue, sa destinée inconnue, àmoins que l’errance ne soit, précisément, sa destinée.

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