AGAPES FRANCOPHONES 2016

Agapes Francophones 2016 114 La Torah, la Bible, et le Coran recourent aux comparaisons car c’est la voie la plus facile pour faire que l’homme accède à l’essence des choses. La Bible hébraïque et la Bible chrétienne se servent des paraboles, qui n’existent pas dans la tradition isla- mique. Pourtant, les sourates du Coran ont le même pouvoir évocatoire et suscitent l’intérêt de celui qui écoute. L’auditeur est, de la sorte, emmené sur un autre terrain que celui qui lui est familier, et ce transfert s’opère en toute tranquillité, avec l’accord tacite ou explicite de celui-ci. Le sage qui devient personnage-narrateur crée toutes les conditions nécessaires pour l’écoute de son histoire, trouve une place pour s’as- seoir et annonce son anecdote : C’étaient les soirées qui étaient belles, à cause des contes. Quelquefois, comme cela, sans qu’on sache pourquoi, à la fin de l’après-midi, quand le soleil décline et disparaît derrière la brume, […] Aama commençait à raconter une histoire de Djin. Elle savait cela, elle le sentait, c’était le soir pour raconter. Elle s’asseyait devant moi, et ses yeux brillaient d’un éclat étrange, quand elle disait : « Écoute, je vais te raconter une histoire de Djinn». (ÉE 232–233) Rien n’est fortuit, rien n’arrive par hasard, tout est voulu, organisé et préétabli de fa- çonà faciliter la transmission dumessage dunarrateur. Le narrataire est savamment conduit vers des pays insolites, qu’il arrive pourtant à associer, à la fin de l’histoire, avec sa propre terre. Cela se fait par la parole habilement choisie, articulée d’une voix qui sait s’imposer : Aama Houriya, quand elle commençait à raconter une histoire de Djinn, avait une voix différente, une voix nouvelle. Ce n’était plus sa voix de tous les jours, mais plus étouffée, plus grave, qui nous obligeait à garder le silence pour mieux l’entendre. Le soir, il n’y avait plus un bruit dans le camp. Sa voix était comme un murmure, mais on entendait chaque mot, on ne l’oubliait pas. (ÉE 233) ou bien Elle savait la valeur du silence. (ÉE 237) Grâce aux histoires de la vieille femme, Nejma et les siens arrivent à oublier, ne serait-ce que pour un moment, leur pitoyable condition de réfugiés. Les paroles d’Aama réussissent à transgresser l’espace-temps du camp de Nour Chams et à transposer son auditoire sur d’autres terres. La destruction du jardin de Firdous et le bannissement des hommes est comparable à l’exil d’Adam et d’Eve du jardin édénique. Autrefois, vous savez, la terre n’était pas ce qu’elle est aujourd’hui. La terre était habitée par les Djenoune en même temps que par les hommes. La terre était pa- reille à un grand jardin, entouré par un fleuve magique qui pouvait couler dans les deux sens. […] Et cet endroit était si beau qu’on appelait Firdous, le paradis. (ÉE 236) Tout comme dans le texte biblique, la faute de cet exil appartient à la femme : « Il y en a qui disent que c’est à cause d’une femme, parce qu’elle a voulu entrer dans le pa- lais des Djenoune, et pour faire cela, elle a fait croire aux hommes qu’ils étaient aussi forts que les Djenoune » (ÉE 238). Ceci est comparable à la scène dans laquelle, après avoir gôuté au fruit interdit, Ève en offre aussi à Adam, en lui promettant une nouvelle connaissance du monde qui l’apparenterait aux dieux. Les Djenounes sont mentionnées pour la dernière fois dans le roman non pas par Aama Houriya, mais par Nejma qui s’imbibe des histoires de sa tante et parvient à

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