AGAPES FRANCOPHONES 2016

Agapes Francophones 2016 118 1 J.M.G. Le Clézio, Désert, Paris, Gallimard, 1980, p. 8. Dorénavant nous allons employer le sigle (D), suivi du numéro de la page. Lalla ; des enfants chassés par leur communauté, suite à leur appartenance sociale et religieuse, tel Nour ; mais également des héros qui se sont retrouvés seuls, sans avoir a priori une connaissance de leur passé comme, par exemple, la figure de l’en- fantmystérieux, LeHartani. Leur existence estmarquée par plusieurs étapes consti- tutives qui renvoient à l’intégration dans le cadre d’une famille de substitut, à l’ac- quisition des connaissances qui favorisent la survie dans le chaos de la ville ou dans le camp de réfugiés ou au besoin de protection et d’indépendance. Dans tous les cas, cependant, l’intégrité identitaire de l’enfant situé dans l’« entre-deux » indique un retour vers l’origine. Ce regard en arrière se réalise par le biais de la mémoire, des réminiscences ou des flashbacks et constitue une des preuves nécessaires pour fran- chir le seuil de l’enfance. À la fragmentation chronologique qui caractérise les remé- morations, correspond une temporalité confinant à l’autosimilarité fractale. Le Clézio lui-même signale cette idée dans un entretien avec Jean-Louis Ezine où il af- firme que « [l]’avenir […] ce n’est pas du tout un avenir linéaire. C’est un avenir qui se reproduit. Quelque chose qui recommence » (Ezine, 94). Dans ce qui suit, nous allons nous centrer sur les mécanismes de répétitions ca- ractérisant la relation de camaraderie, tout en essayant de souligner le rôle joué par les souvenirs d’enfance, en ce qui concerne la déchirure intérieure propre aux per- sonnages situés à la limite de l’adolescence, tout en essayant de démontrer que pour ces héros accablés par la marginalisation et l’exil le passé n’est plus unitaire, mais non-linéaire. Nour – l’histoire d’un déracinement L’ébauche d’un discours centré sur le symbolisme et l’allégorie, en passant par lamé- taphore et la parabole, s’observe déjà dès les premières pages du roman. S’ouvrant avec une scène qui se déroule dans la vallée de Saguiet el Hamra pendant l’hiver 1909–1910, le livre laisse le lecteur entrevoir un événement historique réel, plus pré- cisément le massacre des hommes bleus du désert par les Chrétiens. Suite à la poly- phonie des voix narratives auxquelles l’écrivain recourt, on est instamment projetés aumilieu d’un conflit militaire reliée à l’idée d’exil et de fuite. La réalité belligérante vécue par les hommes du désert prendun air de légende, voire une allusion de déter- minisme fataliste, si l’on pense à la description minutieuse de la traversée, silen- cieuse et mélancolique, des dunes et au manque de tout espoir : « Ils étaient nés du désert, aucun autre chemin ne pouvait les conduire. Ils ne disaient rien. Ils ne vou- laient rien. Le vent passait sur eux, à travers eux, comme s'il n'y avait personne sur les dunes » 1 . Une autre voix qui se laisse entendre d’entre les lignes est celle des Touareg chas- sés du Sud. Pour eux, la guerre que les hommes du désert entreprennent « pour une bénédiction » (D 380) se terminera en un vrai massacre. Un par un, ils seront mit- raillés par les soldats du colonel Mangin, s’effaçant des souvenirs des autres : « com- me s’ils avaient été avalés par la terre. » (D385). Vivant dans le contextemalheureux de la guerre, l’adolescent Nour se voit donc déraciné et exilé et comprend finale- ment, suite au voyage vers Smara, la ville de Ma el Aïnine, qu’en ce qui le concerne, ce n’est pas la ville qui incarne le bonheur, mais le désert. La symbolique de son nom

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