AGAPES FRANCOPHONES 2016

Agapes Francophones 2016 126 3 Christian Bobin, « Le livre qui manquait à la Bible », Bibliobs, 16 octobre 2008, http:// bibliobs.nouvelobs.com/romans/20081016.BIB2199/le-livre-qui-manquait-a-la-bible.html. lire de surcroît un évangile composé par un Gitan ! Rare aussi que le livre soit publié dans une prestigieuse maison d’édition, en l’occurrence Mercure de France. Quel- ques mots peuvent donc être nécessaires pour introduire factuellement cet ouvrage et cet auteur, pas nécessairement connu de tous. Jean-Marie Kerwich, né en 1952, est un Français qui a grandi en banlieue pari- sienne puis au Canada. Ses parents sont des Gitans circassiens. « Pour gagner sa vie [Kerwich] a craché du feu, jonglé dans les cirques qui inquiètent les enfants et dans les cabarets où s'endorment les diables 3 . » Jean-Marie Kerwich n’est pas l’auteur d’un seul livre : L’Évangile du Gitan, publié en 2008, est son troisième recueil de poésies. Son précédent recueil, L’Ange qui boîte (2005), a été loué, et notamment par des célébrités qu’il compte parmi ses amis, tels le violoniste Yehudi Menuhin, le poète JeanGrosjean (traducteur de l’Évangile selon Jean), ou le prosateur Christian Bobin avec qui il est très ami. L’Évangile du Gitan est un recueil de 142 poèmes en prose. À propos de L’Évangile du Gitan, voici ce que dit Christian Bobin : « chaque texte est un paquet d’embruns qui ouvre violemment la fenêtre de l’âme. Cette vio- lence est salutaire – l’ultime ruse de la douceur du Ciel pour nous atteindre. » (EG Quatrième de couverture) Dans le cadre de ce volume collectif consacré à la parabole, je voudrais voir com- ment la parabole fonctionne dans ce recueil poétique. On constateraqu’elle y est om- niprésente (on n’en attendait pas moins d’un évangile), au point que la parabole se propage autant dans le récit (de façon traditionnelle) que dans un réseau macro- structurel d’images répétées au fil des textes et que dans l’instance énonciative. I. Des poésies d’inspiration religieuse 1. De quel Dieu parle-t-on ? Le dieu de L’Évangile du Gitan est un Dieu impuissant et triste des horreurs commises par les humains, le dieu chrétien duNouveau testament, clément et pres- que humain. Mais c’est en même temps le dieu féroce et violent de l’Ancien testa- ment. Sans équivoque pour qui voudra faire une lecture psychanalytique et mettre en analogie Dieu et le père du poète, Kerwich dit dans ses poèmes que son propre père était un homme violent, qui frappait femme et enfants : « il battait mes pensées à coups de ceinture, pour m’obliger à sauter de trapèze en trapèze » (EG 80). Dieu lui sert donc de père de remplacement, de bon père : « je suis heureux de savoir [Dieu] immortel, car perdre mon deuxième père serait terrible. » (EG 112) Ce Dieu que Kerwich loue, et cette religion dans laquelle il dit vivre, sont bien plus une mystique qu’un dogme, « loin des cultes qu’on lui invente » (EG 69). La difficulté matérielle et émotionnelle de la vie réelle du poète entre en communion avec la souffrance christique. « Aujourd’hui la souffrance est ma nourriture quotidienne, mais elle a la saveur d’une pensée, une pensée douce comme la parole du Messie ». (EG 88) 2. La tradition du poète élu Dieu a son poète. Jean-Marie Kerwich s’inscrit en effet très nettement dans la conception romantique du poète élu par Dieu et habité par un souffle divin qui lui dicte ses écrits. « Nous étions les enfants souffrants de Dieu, ses élus. » (EG 72) Sa vie est dictée par sonmaître. «Moi, né dans la sciure, j’étais ordonné prêtre sans que

RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=