AGAPES FRANCOPHONES 2016
Cécile KOVACSHAZY L’Évangile selon Jean-Marie. La parabole dans L’Évangile du Gitan 127 je le sache. » (EG 80) Il est presque dépossédé de lui-même, sans amarres. Si bien qu’il parle de lui indifféremment à la première ou à la troisième personne : « Le gi- tan solitaire (…) est beaucoup plus que fou, il est le révélateur. » (EG 119) Kerwich s’inscrit par là explicitement dans l’héritage du « Bateau ivre » (1871) d’Arthur Rim- baud, ne se sentant à son tour « plus guidé par les haleurs » (EG 85). Cette élection est pour Kerwich un privilège paradoxal : celui de souffrir plus que les autres humains. Car cette relation à Dieu est une prise de conscience de sa condition, en échappant auxdiversions superficielles que subit aveuglement lamajo- rité de la population ; eux, « ces trentenaires qui sortent de leurs bureaux (…,) à leur mort leur esprit deviendra comme des bouts de fromage rancis dont pas même un vieux rat ne voudrait tant il est sans goût. » (EG 31) Cet état d’élection engendre donc des sentiments mitigés. D’une part, c’est un bonheur car « aujourd’hui, je suis toujours le dernier de la classe humaine, mais je sais qui vit dans la beauté du ciel. » (EG 88) Son ancêtre Rimbaud le disait de façon proche : « Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème/ De la Mer, infusé d’astres, et lactescent. » (« Le Bateau ivre ») D’autre part, c’est également une plainte : « si Dieu choisit ses poètes, mieux vaut ne pas croiser son regard, car la mission est sans pitié. » (EG 43) 3. Dieu est la poésie Selon cette conception, être dans la poésie, c’est être Dieu ; être avec Dieu, c’est faire poésie. La poésie se trouve dans la trivialité des choses, et seule l’humilité con- duit à la poésie. En cela Kerwich prolonge la tradition médiévale, notamment celle de François d’Assise (début du XIII e siècle), de la pauvreté volontaire. Le poète ker- wichien est proche de ses amis les rats (EG 67), de ses frères les arbres (EG 65). En fait, Kerwich déroule unmonde pleinement animiste : les objets et les éléments sont animés de l’esprit divin. Trois images sont récurrentes dans cet imaginaire, et ce sont elles qui permettent d’embrayer sur une lecture parabolique du texte, comme on va le voir plus loin. Ces trois images sont le vent, les feuilles mortes et le papier. En ce qui concerne le vent, les Gitans sont perçus dans l’imaginaire collectif comme des nomades, des « fils du vent ». Kerwich reprend et file cette image, qui est bien sûr aussi analogique du saint esprit. Sa condition de Gitan devient donc un adjuvant pour se rapprocher de Dieu. L’image des feuilles mortes revient à presque toutes les pages, en s’appuyant sur la polysémie de la « feuille » (d’arbre ou de papier). Les feuilles mortes se caracté- risent par leurs conditions d’errantes, elles vacillent comme le Gitan nomade. Et elles sont mortes, un peu comme le poète qui se sent vieux et malade (son âge oscille selon les pages, entre 50 ans, 60 ans, et lamaladie qui ronge). Elles sont mortes aus- si selonune conceptionoù, étonnamment, tradition platonicienne et traditiongitane se rejoignent : celle de n’accorder que peu de prix aux paroles une fois qu’elles sont figées sur papier. Enfin ces feuilles sont le contenu et le contenant du livre qui se té- lescopent, et ces feuilles dont on parle sont aussi celles qu’on est en train d’écrire. II. Simplicité voulue de la forme esthétique Cette recherche de simplicité engendre sur le plan de la forme le recours au poème en prose.
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