AGAPES FRANCOPHONES 2016
Agapes Francophones 2016 128 4 Suzanne Bernard, Le Poème en prose de Baudelaire jusqu’à nos jours, Paris, A. G. Nizet, 1959. 5 Joanny Moulin, « L'écopoésie britannique au début du XXI e siècle. », Études anglaises 3/2007 (Vol. 60), p. 317–329, URL : www.cairn.info/revue-etudes-anglaises –2007–3- page–317.htm. 1. Une forme simple : le poème en prose Pour Suzanne Bernard, auteur d’une étude conséquente sur ce genre, « le poème en prose, non seulement dans sa forme, mais aussi dans son essence, est fondé sur l’union des contraires : prose et poésie, liberté et rigueur, anarchie destructrice et art organisateur […] de là sa tension perpétuelle et son dynamisme 4 ». Il a des airs de spontanéité prosaïque, tout en s’autorisant à regarder de près les menus aspects du quotidien. Le rythme régulier adopté par Kerwichd’un texte/un poème par page rejoint une esthétique sobre dans la perspective de l’humilité chrétienne. Kerwich donne à lire une sorte de journal de bord mystique où à chaque jour suffit sa peine. 2. Des motifs simples Le plus central des motifs choisis pour leur simplicité est l’identité du poète, maintes fois rappelée dans le recueil : l’auteur est Gitan. Le Gitan, c’est la personne très mal considérée dans notre société discriminante : « dans quel lieu puis-je aller où je ne sois pas rejeté ? Quelle chance de savoir que le ciel possède un terrain pour le nomade que je suis, où mes ancêtres vivent heureux ! » (EG 109) Et c’est un dou- ble rejet puisque la société actuelle est également une société intolérante envers les pauvres. « J’ai volé des fruits à la cantine. Cela s’est su et je suis devenu un criminel aux yeux de tous. La misère n’a pas le droit de voler une pomme, une orange ou un pain. Il faut le demander, quand bien même on mourrait de faim. Cela ne suffit pas de n’avoir rien à manger, il faut être humilié » (EG 74). Ce rejet du Gitan est avant tout le rejet de sa condition économique. Le cadre de vie et le personnel évoqués sont également simples : le poète vit dans une banlieue populaire de Paris, Aubervilliers. Il fréquente les maisons closes, non pour consommer, mais pour travailler. Il rappelle plusieurs fois qu’il vit en caravane. Kerwich parle d’enfants de rue, du travail des éboueurs. Il trouve réjouissance dans l’exaltation d’une vie simple. Il propose une forme de « sobriété heureuse », telle qu’elle est résumée par ces mots : « Où sont les humains ? Pas un homme, pas une femme. Jadis la terre comptait de braves gens, chacun se contentait de peu. À présent je suis seul au milieu de millions d’hommes : la terre est devenue une île déserte. » (EG 92) Kerwich développe une forme d’éco-poésie, une poésie où non seulement la nature prend de la place comme thème, mais également où c’est le rap- port entre l’humain et la nature qui est frontalement interrogé 5 . L’écologie, dans le sens d’une volonté de décroissance, rejoint d’ailleurs certains principes catholiques, notamment l’humilité. Et rappelons qu’étymologiquement humilité vient du latin « humus », la terre. 3. La grâce divine Kerwich adopte dans ce recueil le mouvement dialectique à la base des évangiles christiques : les premiers seront les derniers, et les derniers seront les premiers en paradis (exemple Évangile de Mathieu 20 :16). Le christianisme repose sur cette
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