AGAPES FRANCOPHONES 2016
Cécile KOVACSHAZY L’Évangile selon Jean-Marie. La parabole dans L’Évangile du Gitan 129 6 Sylvie Thorel (éd.), Simple vie de femmes, Paris, Editions Champion, 2014. 7 A. J. Greimas, Du Sens, Paris, Edition du Seuil, 1983, p. 128–133. 8 Erich Auerbach, « Figura », Neue Dantestudien, Istanbuler Schriften (Istanbul Yaz 2 lar 2 ), Istanbul, 1944 ; Gesammelte Aufsätze zur romanischen Philologie, Francke Verlag, Bern–Mün- chen, 1967, p. 67 ; Figura, trad. Marc André Bernier, Belin, Paris, p. 38. « grâce paradoxale » dont parle Sylvie Thorel dans Simple vie de femmes 6 . Le poète est ainsi comparé auMessie : « leMessie était le premier à admirer l’étenduemagni- fique du Jourdain, un peu comme j’admire les dunes des bords de Loire. » (EG 55) Il est même similaire au Messie (EG 54–55 et 110). Comment la parabole, discours ambitieux, trouve-t-elle alors sa place dans cette quête de sobriété et d’humilité ? Si la parabole est un récit bref fonctionnant sur le principe de la comparaison, nous sommes en plein dedans. Si elle est à visée didac- tique voire morale, ce serait en contradiction profonde avec tout ce qu’on vient de poser, et ni la forme (à fort coefficient narratif) ni le ton (moraliste) ne convien- draient. Mais Kerwich propose une autre façon de penser de façon parabolique le monde. III. La parabole dans l’évangile selon Jean-Marie 1. « La pensée parallèle » Dans DuSens, A. J. Greimas distingue deux types de rationalité : le raisonnement causal et « la pensée parallèle », dont la parabole est une illustration 7 . Dans L’Évan- gile du Gitan, l’élément principal et omniprésent est justement « la pensée » au ser- vice de laquelle le poète se consacre : « Je n’ai pas de prétention littéraire, je ne me crois pas poète ou philosophe, mais je veux servir la pensée. » (EG 48) Ou encore : « Le gitan que je suis ne tire aucune gloire d’être un penseur. La page blanche, c’est ma route, ma roulotte, c’est ma plume. » (EG 33) La pensée est nommée de façon obsessionnelle, et elle est fortement personnalisée. Dans la bouche de Kerwich elle est l’apothéose auquel parvient l’élu. « Dès l’enfance la pensée est venue près de moi et m’a dit : ‘Je viendrai souvent te visiter durant ta vie.’ » (EG 62) C’est un objectif existentiel et métaphysique : « J’ai tout subi pour que jaillisse de mon encre la pen- sée divine » (EG 95) — cette dernière citation fonctionnant sur l’analogie christique de la transsubstantiation : le sang du poète et l’encre de sa poésie ne font qu’un, l’un devient l’autre. Chez Kerwich, le texte est figural et la littérature y constitue une sorte de théoso- phie : les textes peuvent rapprocher du sacré, devenir sacrés. Une telle conception s’inscrit dans la tradition de la prophétie en actes dont les Pères de l’Eglise s’étaient jadis servis pour interpréter le Premier Testament. Les néo-chrétiens voyaient dans le Premier Testament une réalité qui ne devient pas caduque aumoment de l’avène- ment du Christ, explique Erich Auerbach dans Figura . Les réalités premières sont ainsi « historiques et réelles 8 », elles possèdent une signification par elles-mêmes. C’est en cela qu’elles sont des prophéties en acte (Realprophetie). En outre, le Se- cond Testament leur confère une autre réalité, une réalité « spirituelle » (« Geistig zu deuten (spiritaliter interpretari) »). La seconde interprétation ne rend pas pour autant la première invalide : elle la complète et l’approfondit. Les images premières sont ainsi à comprendre de façon « littérale » (« wörtlich ») (Auerbach p. 66/35). Elles fonctionnent sur le mode de la figure . L’appréhension figurale de la réalité confère à la première forme une signification qui « n’est pas seulement autoréféren-
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