AGAPES FRANCOPHONES 2016
Agapes Francophones 2016 136 3 « De nouveau, au sujet de Patrocle, se développa une mêlée rude, terrible, déplorable. La discorde fut réveillée par Athénè, descendue du ciel. Zeus qui voit au loin l’envoya pour exciter les Danaens, car ses idées avaient tourné. Comme l’arc-en-ciel empourpré que, pour les mor- tels, déploie Zeus, du haut du ciel, signal divin de la guerre, ou de la tempête glacée, qui inter- rompt les travaux des hommes sur la terre et nuit au bétail, ainsi Athénè, s’enveloppant d’un nuage empourpré, plongea dans le peuple achéen et y excita chaque homme », Homère, Iliade, Chant XVII, v.545 et suivants, trad. Lasserre, Paris, Edition Classique Garnier, p. 324. en jetant des cailloux à l’arc-en-ciel qui semble à la fois triomphant et blessé. Lors de cette course qui connaît des rebondissements, la vivacité du récit prédomine tant et si bien que l’action suit un rythme endiablé que soulignent les phrases courtes ou nominales, les interjections et commentaires, les interrogations renvoyant à l’uni- vers du conte et au titre de l’épopée (« A-t-il donc les bottes de sept lieues ? ») autant qu’au proverbial sens de la manœuvre du petit stratège en herbe. Une fois la course achevée, avec son jeune héros « pleurant et bavant de rage » d’avoir échoué, le récit cède la place à l’explicitation de ce qui, dès lors, prend le statut de parabole. Après un blanc typographique, deux explications sont données au lecteur. La première l’est, laconiquement, non par le héros de la poursuite, Napo- léon enfant, mais par le même devenu adulte : « “Voilà bien comme nous sommes, nous les Corses”, dira-t-il plus tard. ». La seconde n’est autre que la reprise et expli- citation de cette «morale » de l’histoire par le narrateur : « Car c’est un Corse essen- tiellement. Il y a un esprit corse, fait de reluquage, de convoitise, de conquête ». Ce commentaire marque le début d’une longue théorie sur le rêve corse, et sur la fili- ation entre Napoléon et les héros. On y retrouve l’assimilation entre l’épopée napo- léonienne et les épopées antiques (siège de Tyr par Alexandre en 322), mais aussi les références à l’univers biblique (allusion aux orges de Chanaan). La parabole repose donc sur un souvenir inventé ou fictionnalisé de Napoléon et s’empare d’un élément à haute valeur symbolique, l’arc-en-ciel. C’est un diptyque composé d’un tableau et d’une histoire racontée, avec un début, un paroxysme et une chute. Si la première partie, à savoir la peinture de l’arc-en-ciel, est imputable tant au narrateur qu’au personnage, la seconde qui est l’épisode lui-même est prise en charge par le narrateur mais fait entendre la voix du personnage. La reprise enmain par le personnage-locuteur correspond à l’explicitation de l’anecdote en une phrase qui suffit à en confirmer la nature parabolique («Voilà bien comme nous sommes ») mais que le narrateur principal prend ensuite soin d’expliciter dans un développe- ment sur l’esprit Corse et la soif de conquête de Napoléon. La parabole est foisonnante. Loin de se présenter comme un texte bref, plutôt économe de sesmoyens, elle développe un tableau et un récit à lamanière de la fable à laquelle Delteil fait d’ailleurs référence. D’autre part, elle se complexifie du fait qu’elle a pour cœur un symbole multiforme et riche de sens autant qu’il l’est de cou- leurs. L’arc-en-ciel est un symbole universel présent dans la mythologie antique, dans le monde biblique comme dans de nombreuses autres mythologies. Dans le monde grec, on l’associe à Iris, déesse messagère faisant le lien entre les hommes et les Dieux. Mais il est, dans l’univers homérique, synonyme de guerre imminente ou de tempête glacée ( Iliade, XVII 3 ). Il est donc un présage funeste. Il en va bien autre- ment dans l’univers biblique où l’arc-en-ciel marque la bienveillance divine, signe de la fin du déluge dans la Genèse. Marque de l’alliance entre Dieu et les hommes, il est présent dans la représentation de l’Apocalypse. Dans la parabole delteillienne, de nombreuses références renvoient à ces deux univers et les mêlent. L’intertexte
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