AGAPES FRANCOPHONES 2016
Marie-Françoise LEMONNIER-DELPY De la parabole à la lecture parabolique dans le récit épique contemporain 137 4 Paraboles ou Apologues de Friedrich Adolph Krummacher et Comparaisons de Mme Caroline Pichler, traduites de l’allemand par le traducteur du DIMANCHE, Genève, Paris, 1830, éd. livre numérique, Google Book, p.195–198. 5 Même si l’avant-propos signale que ces derniers ne peuvent tout saisir mais peuvent au moins être séduits par « leurs détails » et que le lectorat allemand visé n’est pas seulement composé d’enfants. 6 Ce qui distingue la comparaison de la parabole est l’absence d’une véritable anecdote ou scène fictionnelle représentée. homérique est repris par l’image de la guerre, et des talons roses de la déesse Iris, par le mot « irisations » ; l’intertexte biblique l’est par nombre de références textu- elles (« une ligne qui évoque la joue de Dieu », « le ciel qui donne le sein à la terre », « anneau de rayons », « Aux vierges il montre ses lys, et les vieillards il les couronne de pourpre» ) qui apparaissent dans le texte. Delteil investit ici unmotif de parabole très riche quoique moins traité que d’autres. Comparaisons, fonctions et significations de la parabole Un exemple nous est cependant fourni par Comparaisons de Mme Caroline Pichler qui accompagnent les Paraboles ou Apologues du pasteur Krummacher, dont la traduction de l’allemand date de 1833 4 . Le livre est destiné à des enfants 5 . Nous ne savons si Delteil a eu connaissance de ce texte, aussi nous contenterons-nous d’en présenter quelques aspects et notamment la signification prêtée à l’arc-en-ciel dans la présentation de Caroline Pichler. Premièrement, le narrateur de la « comparai- son 6 » invite à admirer l’arc-en-ciel et à courir à sa poursuite. Il en souligne, comme Delteil le fait dans son texte, le caractère enchanteur et magique, joueur (il déjoue les tentatives) mais aussi indomptable et symbolique : « C’est un pont magique que nul ne passera et qui fuit sans cesse celui qui se flatte de l’atteindre ». Il lui prête la signification suivante : l’arc-en-ciel incarne la félicité terrestre que chacun recherche sans pouvoir l’atteindre ce qui nous invite à considérer que « notre rêve de bonheur ici-bas doit s’évanouir dans le Ciel ou plutôt y prendre naissance » (Pichler, p.197). Tout autre dans le texte delteillien, l’interprétation globale de laparabole est celle que formule Napoléon lui-même : la course-poursuite de l’arc-en-ciel apporte un éclairage sur son tempérament conquérant mais doit se comprendre, dit-il, comme un trait constitutif de sa nature Corse. La parabole semble donc de prime abord avoir pour fonction de faire le portrait du héros. Elle le présente tel un nouvel Icare, dé- sireux d’attraper l’arc-en-ciel qui toujours lui échappe. Elle fait de ce dernier un sym- bole de la dynamique qui conduit l’homme. L’homme est un être à la poursuite d’un rêve et le héros, celui que rien n’arrête dans cette course si ce n’est la mort. Elle l’é- rige en représentant et émanation du peuple Corse. Ce trait est renforcé du fait que c’est le principal concerné, Napoléon, qui se définit ainsi. Il acquiert de ce fait sa légi- timité épique : le héros épique, on le sait, incarne une collectivité humaine et sociale. Toutefois, derrière ce premier portrait explicite et explicité, un deuxième se profile plus discrètement. En effet, le petit Napoléon se retrouve vaincu « au bord de la pa- roi à pic » : on peut alors être tenté de lire cette course folle comme la trajectoire de l’épopée napoléonienne avec sa chute, à Sainte-Hélène. La parabole qui semblait être là pour brosser le portrait du héros porte aussi en condensé son histoire et sa faillite. Ce faisant, elle participe encore et toujours de l’esprit épique par le caractère
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